Mais, quand il mourut, à quelque temps de là, le pauvre homme eût été bien gêné pour définir la partie des sciences ou des arts humains que son fils illustrerait. Ayant relégué les philosophes sur les plus hauts rayons de la bibliothèque, celui-ci, pour le moment, élevait de la façon la plus singulière divers animaux dans des cabanes et des cages par lui aménagées au fond du parc. Ces animaux étaient rangés par couples ; mais le mâle et la femelle y étaient d'espèces différentes ; un cerf était logé avec une jument, une biche avec un taureau, un gros lézard des rochers avec une couleuvre ; la cage qui l'intéressait le plus était celle qu'un bouc partageait avec une guenon de grande taille ; de celle-ci, un jeune homme du pays qui s'était mis en tête de courir le monde, M. de Parpelonne, lui avait fait don. Barnabé passait des nuits à épier ces deux animaux par un trou aménagé dans une planche ; ses yeux brillaient, ses narines frémissaient d'impatience ; le plus souvent ces bêtes se livraient à de tumultueuses batailles, d'où elles sortaient, l'une couverte de horions, l'autre meurtrie de coups de cornes.
Barnabé de la Gontrie voulait, comme on l'a peut-être deviné, renouveler par ces étranges accouplements certaines espèces d'êtres. Pour lui, il ne doutait pas que les jumarts, les licornes et les satyres n'eussent existé jadis ; pour qu'il fût donné aux hommes de les revoir, il suffisait de reconnaître les circonstances où les entrevues de leurs disparates parents risquaient d'être efficaces ; il y tâchait, et l'on va voir jusqu'à quel point d'impudence le conduisit l'ardeur qui l'enflammait pour cette science bizarre.
Il semblait en tenir surtout pour les satyres, à en juger par l'intérêt qu'il portait aux ébats, pourtant peu amoureux, du bouc et de la guenon. Sans doute il eût été charmé de voir cette race poétique se répandre dans nos montagnes, et jouer du pipeau près des bergers à l'heure des étoiles. Mais le succès ne semblant toujours pas devoir couronner son entreprise, il sépara la guenon de son compagnon, qui l'avait d'ailleurs fort endommagée, et attendit. Un soir d'automne, il entendit les bêlements du bouc bruire plus acres et plus chaleureux, ainsi qu'il arrive lorsque ces bêtes sentent l'amour en elles. La nuit allait descendre. Sous les voûtes du bois le vent soulevait doucement les tas des feuilles mortes, et l'on eût dit que dans l'ombre de jaunes toisons se traînaient sur le sol. Le moment était venu ; les yeux de Barnabé brillèrent plus que jamais ; il alla prendre la guenon et la conduisit dans la demeure de son époux imprévu. Mais celui-ci, comme par le passé, la reçut à coups de cornes. Barnabé dut se résigner à les séparer de nouveau, puis s'assit le front dans les mains.
Il y a lieu de croire que, réfléchissant ainsi, il porta soudain son attention sur un détail qu'il avait jusque-là considéré comme négligeable : ce n'était point une face de singe, mais bien un visage humain que les auteurs les plus compétents attribuaient aux satyres, et, sans doute, il en était arrivé à ce point de sa méditation, lorsqu'une jeune paysanne vint à passer. Il hésita un instant, puis se leva, l'appela. Dans l'obscurité, ils causèrent. La fille comprenait que quelque dessein difficile à énoncer troublait l'âme du jeune vicomte ; jolie, elle souriait de ses dents fraîches et sans doute eût volontiers accordé ce qu'elle croyait qu'on voulait obtenir. Elle se rapprocha, rit plus nerveusement. Alors Barnabé tira une bourse de sa poche, fit luire de l'or et, brusquement, expliqua à la paysanne ce qu'il attendait d'elle. Elle demeura bouche bée, puis tenta de fuir, ayant compris. Mais lui l'empoigna brutalement, et sans se soucier de ses cris la poussa dans l'étable. Il regarda : le bouc flaira longuement la femme, puis, soudain, se dressa contre elle, immense et obscène ; les cris de la prisonnière devenant plus aigus, des voisins s'émurent, des pas résonnèrent sous le bois ; alors Barnabé de la Gontrie, un peu gêné, ouvrit la porte, et ceux qui arrivaient, effarés, virent, la lune s'étant levée, un grand bouc en folie qui poursuivait une fille sous sa clarté bleue.
Mais quand l'histoire se répéta, ce fut un gros scandale. Ma grand'mère furieuse accourut et débita par devant son frère un sermon long et bruyant ; il l'écouta poliment, puis la pria de sortir, ce qu'elle fit avec toutes sortes d'imprécations. « Monsieur mon beau-frère, lui dit M. de Castel-Baigts, il y a meilleur usage à faire des filles. » Tout le village s'indignait et l'affaire aurait pu mal tourner, si mon oncle n'avait été le plus riche seigneur de la contrée, et si son nom n'avait commandé le respect, à défaut de sa personne.
Barnabé de la Gontrie abandonna ses expériences ; non point qu'il prît en considération l'opinion des hommes ; mais il ne pensait pas qu'il lui fût possible d'arriver pour l'heure à un résultat satisfaisant, et ensuite ces occupations le retenaient depuis assez de temps pour l'avoir lassé.
Deux ans passèrent, durant lesquels il stupéfia encore Sérimonnes par mille extravagances. Ainsi, lorsqu'advint ce que je viens de conter, le curé n'ayant pas voulu le laisser s'approcher de la Sainte Table, il le rossa sur la place, à la sortie de la grand'messe ; puis il se repentit, s'humilia, et finalement fit dans l'Église une confession publique qui sut émouvoir les cœurs les plus endurcis. Il faillit même se marier, mais au dernier moment M. d'Obezan, son futur beau-père, s'étant refusé à lui laisser voir sa fiancée toute nue, il cria bien haut qu'à ce marché il risquait fort d'être volé, et rompit avec éclat. Après quoi, un beau matin, il fit ses malles et s'en fut déclarer à son beau-frère qu'ait allait à Paris pour se former aux belles manières. M. de Castel-Baigts répondit que, quoi qu'il dût advenir, c'était pour le mieux, et Barnabé de la Gontrie monta dans le coche, fort content de lui-même.
Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire. Je parle de mon oncle de la Gontrie d'après les lettres de lui que j'ai retrouvées dans ma famille, ou les rapports que l'on m'en a faits de vive voix. Il resterait encore bien des lacunes, si mon imagination ne les comblait pas ; d'ailleurs la silhouette de mon oncle se découpe si distinctement sur le fond de mes pensées familières que je ne dois pas me tromper bien souvent, et, me tromperais-je, que cela encore ne serait rien, car mes erreurs ne pourraient que le rendre plus ressemblant à lui-même.
Je dois avouer pourtant que je serais bien en peine de dire ou d'imaginer ce qu'il fit la première année de son séjour à Paris. Je sais seulement qu'il s'accommoda difficilement des logements que cette ville lui offrait, et qu'il vagabonda de quartier en quartier, puisque les lettres qu'on lui adressait avaient grand'peine à le trouver d'un mois à l'autre. C'est le 13 février 1820 qu'il reparaît en pleine lumière.
Il est à l'Opéra, dans la loge de Mme Leprat-Montoleau, épouse d'un gros financier et maîtresse de bien des gens. Elle a dépassé la trentaine, mais sa beauté étrange et comme exotique flatte au plus haut point le goût amoureux de l'époque. Elle a de longs yeux de gazelle, un teint chaud, et une taille espagnole qui fait craquer ses basquines. Je ne sais qui l'a surnommée Atala, et c'est vrai qu'il serait plaisant d'errer en sa compagnie à travers les forêts exubérantes du Nouveau-Monde. Elle est, en réalité, Paloise, et prise fort pour l'instant le jeune vicomte de la Gontrie, son compatriote. Comme le monde connaît leurs amours, ils ne se gênent point, et les regards qu'ils échangent expriment éloquemment leurs âmes ; parfois, comme pour conter des secrets, Barnabé de la Gontrie se penche vers la belle et sauvage tête brune, qu'orne un turban oriental surmonté d'une plume d'autruche, et l'on voit alors se gonfler doucement d'admirables seins mi-nus, qu'une large ceinture de moire rehausse presque jusqu'au visage de l'amant. Dans la loge voisine, qui est celle de Mme de Broglie, M. le chevalier de Lamartine, un poète d'avenir, fait à leur propos l'éloge de l'amour. Et il raconte, avec un léger accent bourguignon, une aventure qu'il eut récemment dans les environs d'Aix ; il y joint un poétique commentaire, car on entend parfois se glisser dans son discours la molle harmonie d'un vers et les beaux noms de Julie ou d'Elvire. L'entr'acte est long, mais, dans ces parages, on ne songe guère à s'en plaindre, les uns parce que l'amour leur fait oublier le temps, les autres parce que c'est un délice d'écouter M. le chevalier, superbe en son habit bleu tendre au col nimbé d'un grand jabot blanc, et qui, les cheveux chassés par l'inspiration en avant des tempes, serre sur son cœur son chapeau tromblon aux ailes superbes.