Mais qu'est ceci? Comme le rideau se levait, M. Leprat-Montoleau est entré dans sa loge à grand fracas ; sa redingote à quintuple collet est tumultueuse et son bolivar désordonné. Il y a loin de ce gros homme aux yeux furibonds, qui renâcle comme un taureau piqué d'un taon, au Sganarelle ignorant et satisfait que le monde entoure d'un mépris compatissant et ironique. Il doit tout savoir! En vain un illustre chanteur s'évertue à soupirer sur la scène « Beaux yeux d'Almire… », il est un trio, dans la salle, qui passionne bien autrement les spectateurs. Mais tout à coup la voix d'un de ces acteurs improvisés sonne très haut :
— C'est entendu, Monsieur ; vous êtes cocu! Mais ce n'est pas le moment de vous en apercevoir. Sortez!
Et sous l'effort d'une main juvénile, le bolivar et la redingote à quintuple collet disparaissent dans l'ombre du couloir.
A-t-on rêvé?… En vain les jeunes gens et les femmes adressent à l'amour triomphant un murmure d'approbation ; très calmes, Barnabé de la Gontrie et Mme Leprat-Montoleau écoutent la pièce, et semblent y prendre beaucoup d'intérêt. Ils partent quelques instants avant la fin pour échapper à l'attention de la foule ; mais ils n'échappent point à M. Leprat-Montoleau, qui, à la sortie du théâtre, vociférant pour un chacun son indignation, fait la joie des laquais sur leurs sièges et des badauds sur la chaussée. Il a vu apparaître les objets de sa colère et bondit. Barnabé, toujours calme, tient à distance, de son bras droit tendu, le gros homme qui gesticule et crie devant lui. La foule s'amasse ; les spectateurs sortent.
— Monsieur, dit Barnabé, je comptais vous laisser en paix ; mais j'ai peur à présent que votre ridicule ne rejaillisse sur celle que voici et sur moi. Il faudra donc que je vous tue ; c'est une affaire entendue, Monsieur ; mais, pour l'instant, allez au diable…
— Quant à vous, mon ange, ajoute-t-il en se tournant vers son amante, prenez ma voiture et faites-vous conduire en mon logis…
Soudain des cris retentissent tout près de là, et Barnabé y court suivi par des rires flatteurs et des applaudissements. Des voix effrayées murmurent : « On vient de frapper Monseigneur… On vient de tuer Monseigneur le Duc. » Barnabé arrive à temps pour recevoir dans ses bras Mme du Cayla, qui s'évanouit. A la clarté tourmentée des torches, il regarde Mgr le duc de Berry qui, très pâle et les yeux grands ouverts, est couché sur des coussins de sa berline ; auprès de lui, la Duchesse, ses blonds cheveux évaporés, exhale sa douleur en cris perçants ; un peu plus loin, la foule assomme un gros garçon qui, bien qu'il tienne encore dans sa main l'instrument de son crime, se contente de sourire et de lever les yeux au ciel. « Faites-lui grâce!… » murmure le blessé.
Un pharmacien vient d'ouvrir sa boutique, et Barnabé, escorté d'une dame de compagnie, y transporte son précieux fardeau. Mme du Cayla ouvre les yeux, reconnaît l'heureux rival du financier, et lui sourit. Le commis cherche des sels ; il se démène furieusement, la cravate mal ajustée, les yeux bouffis de sommeil ; il s'écrie :
— Quel événement! Quel malheur! Et quel beau sujet de tragédie!… Car je suis poète, oui. Monsieur, poète!…
Et puis les soldats écartent la foule devant la porte et, tandis que, toute émue encore, la belle Égérie du vieux monarque impotent et galant s'appuie sur le bras de son sauveur, celui-ci voit entrer dans la boutique la civière où râle l'agonisant royal, et il entend retentir de plus en plus forte, pareille aux flammes dévorantes d'un incendie qui court de maison en maison et de rue en rue, la rumeur indignée et douloureuse de la ville réveillée.