Le lendemain, comme il l'avait promis, Barnabé tua en duel M. Leprat-Montoleau, et, bien que l'assassinat du duc occupât alors les esprits, le retentissement de cette aventure y laissa une place pour Barnabé. Alors tous les yeux se tournèrent vers lui ; les femmes en rêvèrent. Le roi lui-même, à qui Mme du Cayla en parlait souvent, le fit mander. Il le reçut familièrement installé dans le fauteuil où la masse bouffie de sa graisse sénile demeurait écroulée toute la journée ; il lui dit qu'il se souvenait fort bien d'avoir vu jadis le vicomte Pierre de la Gontrie à Versailles, et eut des mots attristés, quand il le sut mort. Il fut surtout reconnaissant des soins dont on avait entouré sa bonne amie durant la nuit tragique et ne laissa point Barnabé partir sans lui débiter la traduction d'une ode d'Horace qu'il venait justement de parfaire.

Peu après, Barnabé fit l'expérience de la perfidie féminine. Il s'aperçut que Mme Leprat-Montoleau promenait un peu partout, et jusque dans de basses intrigues, une ardeur que rien ne pouvait apaiser. Quand il n'en douta plus, il fut pris d'une immense fureur, roua de coups de bottes la plus belle croupe que Paris possédât à cette époque et chassa l'amante infidèle. Mais l'ayant chassée il tomba dans l'abattement ; non point pour longtemps, il est vrai, car de toutes parts des consolations s'offrirent.

Dès lors, sa destinée fut éblouissante. Des duels retentissants et de belles amours marquèrent à peu près chacune de ses journées. Je n'aurais point fini de sitôt, si je voulais raconter ou même résumer ces événements, car, à la vérité, Barnabé de la Gontrie vécut en quelques mois bien plus que ne le font d'ordinaire les hommes dans toute leur existence. Je puis affirmer qu'il laissa loin derrière lui ces héros que M. de Balzac fait parfois passer dans ses romans, à la manière de météores dans le ciel. Assuré d'être roi à sa façon puisque, pour un temps, Paris pardonnerait tout à son idole, Barnabé en profita et lâcha les rênes aux coursiers impétueux de sa fantaisie. Il fallait le voir marcher en maître au Palais-Royal et sur les boulevards, ou passer dans une fête. Les sourires des femmes l'adulaient, les jeunes hommes copiaient ses costumes ; au milieu de l'amour et de l'admiration, il allait, imperturbable, la boutonnière fleurie, fatal, byronien et beau, avec ses yeux bleus un peu moqueurs et ses grands cheveux noirs en tempête.

Il aima Mme de Mériandre ; elle était jalousement gardée par son mari, barbon morose et méfiant. Pour la plus grande joie de ses amis et de ses admirateurs, Barnabé renouvela les ruses amoureuses qu'imaginèrent les poètes et les conteurs du temps jadis. Beaucoup, à cette époque, se firent une fête d'aller le voir à la dérobée, la nuit, après qu'il avait attaché son cheval à un arbre du boulevard de Gand, où la belle habitait, monter jusqu'à sa chambre par une échelle de corde qu'elle lui lançait. Il lui advint de choir et de se casser un bras ; il fut soigné par la douce et jolie Mme de Rocmorelle, qui était précisément la meilleure amie de Mme de Mériandre.

Mais depuis quelque temps on avait remarqué qu'il n'était plus le même. Son humeur devenait fort inégale ; il tombait parfois dans la mélancolie. Le bruit courut qu'il était ruiné, et Mme de Rocmorelle vint lui offrir ses bijoux. Il haussa les épaules et la pria de ne plus reparaître devant lui. Il n'était pas ruiné, ni irrité d'une offre injurieuse. Tout simplement il avait été repris par l'ennui. Il venait de se faire construire à Auteuil un petit hôtel ; d'illustres artistes avaient contribué à l'embellir et c'était une habitation délicieuse. Un jour il déclara qu'il l'avait prise en horreur et qu'il la brûlerait ; il fit comme il avait dit, puis disparut. On raconta qu'il était demeuré au milieu des flammes, et qu'à présent le beau la Gontrie n'était plus que cendre et poussière ; on en parla beaucoup, puis moins.

Que devint-il alors? Je crois qu'il faut renoncer à le savoir jamais. Il est probable qu'il avait quitté Paris et même la France. Mais il n'avait point imité Sardanapale, et vivait si bien qu'il se montra de nouveau, et dans le moment même que l'on commençait à l'oublier ; c'était donc en somme fort peu de temps après son prétendu suicide, car l'oubli est pour ceux qui partent comme la vermine pour les morts : il a vite accompli son œuvre.

C'est encore dans l'Opéra que nous le retrouvons, mais il délaisse à présent les loges des belles dames, et c'est à peine s'il s'occupe à présent de tout ce monde dont il a fait les délices. On l'aperçoit dans sa baignoire tous les soirs au moment du ballet, puis, le ballet fini, il s'en va très vite. Et l'on dit :

— Le vicomte est amoureux de la Logardin. Avez-vous remarqué ses yeux, lorsqu'elle est sur la scène?

Ce sont les dames qui parlent ainsi, et, à vrai dire, tant d'entre elles connaissent si bien les yeux de Barnabé lorsqu'il regarde celle qu'il est près d'aimer ou qu'il aime, qu'elles n'ont pas grand mérite à ne pas se tromper.

Oui, c'est vrai, Barnabé de la Gontrie est amoureux de la Logardin, et follement amoureux, amoureux comme seuls peuvent le devenir ceux qui se sentent incapables de poursuivre longtemps le même amour et ressemblent à ces incurables qui chérissent la vie plus que le reste des hommes. Barnabé n'est pas le seul à brûler pour elle ; mais ils en restent tous au même point, et cette femme est, vraiment, singulière.