Qui est-elle? On ne le sait pas. Voici trois mois qu'elle danse dans l'Opéra, mais personne ne pourrait dire d'où elle y est venue. Sa beauté, comme elle toute, est étrange et mystérieuse ; elle mêle volontiers des fleurs à ses noirs cheveux qu'elle veut épars quand elle danse ; et c'est là qu'elle est incomparable. Lorsqu'elle s'élance, svelte et souple, on ne saurait avoir d'yeux que pour elle ; ce n'est plus une femme ; c'est la déesse même de l'Harmonie, l'âme de cette musique qui paraît n'être alors que le rayonnement sonore de ses gestes ; son visage se transfigure, s'éclaire, triomphe, et elle ne paraît pas avoir d'autre désir que celui de cette passagère divinité que l'exercice de son art lui confère. Un soir où plus que jamais elle était belle, tandis que les spectateurs ravis l'acclamaient et que les fleurs tombaient de partout autour d'elle, elle s'est pâmée de joie au milieu de ses compagnes et des fleurs. Ceux qui l'ont approchée vantent son esprit et sa bonne grâce, mais ses beaux yeux sombres sont pleins de menaces quand on parle d'amour à ses côtés, et elle ne connaît pas le pardon pour les sacrilèges qui ont osé l'en entretenir. Quand les jeunes gens pensent à elle, les héros à la mode accourent en eux, ils sentent gronder dans leurs âmes les désespoirs de Werther et de René, et, comprenant qu'ils poursuivent comme eux un rêve impossible, ils voudraient bien mourir. Les plus hauts personnages se sont traînés à ses pieds ; elle a souri dédaigneusement.
Quand l'amour que lui portait le vicomte de la Gontrie fut manifeste, tous les esprits furent piqués de curiosité : celui qui passait pour irrésistible saurait-il triompher de la belle insensible? Les paris furent ouverts… Hélas! ma pauvre tante, du temps où vous aviez le droit de croire que vous étiez une divinité, aviez-vous jamais soupçonné que vous alliez devenir une pauvre femme destinée à l'amour et à la douleur? Devant le beau Barnabé, vous fûtes sans défense ; Achille devait dompter l'Amazone. Et vous l'aviez si bien compris que, du jour où l'on vous présenta cet homme, vous renonçâtes courageusement à un art dont vous ne vous jugiez plus digne. C'était avouer à tous votre défaite, mais que vous importait, à vous qui jugiez glorieuse pour votre amour l'humilité de cette confession?
La victoire de Barnabé, qu'on jugea certaine après la disparition de Léocadie Logardin, fut un peu celle de tous les hommes qu'elle avait méprisés et l'on fut tout disposé à faire fête au revenant et à son illustre conquête. Mais il fallut s'en passer : l'un et l'autre demeurèrent invisibles. On ne les excusa point de priver Paris d'un alléchant spectacle, et ce fut un grand désappointement ; quelques-uns même ne tardèrent pas à concevoir un secret mépris pour ces gens que l'on avait pu croire supérieurs aux autres et qui n'en allaient pas moins filer le parfait amour dans l'ombre, comme le commun des mortels.
Et sans doute n'aurait-on point manqué de rire très fort si l'on avait pénétré dans l'intimité de leur vie et de leurs entretiens. En vérité, don Juan s'était fait moine, qui, après avoir séduit les plus grandes dames, s'abandonnait auprès d'une ancienne danseuse aux séraphiques plaisirs du plus chaste amour. Léocadie Logardin avait vendu son hôtel pour aller habiter, dans un quartier lointain, un logis à demi rustique. Au delà du Jardin des Plantes, non loin de la Bièvre, dont les eaux coulaient à cette époque dans une vallée presque feuillue, sous les ombrages centenaires d'un boulevard, elle avait fait choix d'une maisonnette qu'entourait un petit jardin. Ce fut là que Barnabé, durant un mois, accourut tous les matins, timide et joyeux comme un amoureux de village rendant visite à sa fiancée ; après le repas du soir, il rentrait à cheval chez lui ; dans la journée, ils faisaient de longues promenades dans les banlieues, sans donner à leurs ardeurs d'autres satisfactions que celles de se tenir par la main et de se sourire longuement.
Mais ce fut là, aussi, dans le petit jardin où s'effeuillaient les dernières roses, qu'ils se retrouvèrent, un soir d'octobre, étrangement mélancoliques et las. Des rougeurs passaient sur le beau front de Léocadie, et des flammes dans les yeux bleus de Barnabé ; quand leurs mains se touchaient, ils tressaillaient presque douloureusement. L'hiver allait venir : c'est la saison des véritables tendresses et l'âme qu'envahit la tristesse des choses éprouve plus que jamais le besoin de se réchauffer aux consolantes tiédeurs de l'amour. L'amant allait-il encore tous les soirs partir loin de l'amante solitaire, fouetté par le vent et la neige, dans la nuit?… N'étaient-ils pas, après tout, les seuls maîtres d'eux-mêmes?… Ils n'osaient pas se regarder ; ils regardaient l'immense déroulement du paysage. A gauche, c'étaient, à travers les rideaux ondoyants des peupliers, les toits pressés les uns contre les autres d'où émergeaient, là-bas, les dômes et les clochers ; à droite, les campagnes désertes et immobiles où les routes couraient vers l'horizon ; en face d'eux, par une sorte d'échancrure, ils voyaient au loin le canal Saint-Martin miroiter entre les quais rosés à l'ombre des tilleuls, et, tout au fond, parmi les brumes et les fumées, les grandes ailes des moulins à vent qui tournaient désespérément sur les coteaux de Belleville. Le soir était mélancolique comme l'adieu d'un mourant. Barnabé ouvrit les bras, et les deux amants confondirent enfin leurs larmes et leurs lèvres.
— Mon épouse, murmurait Barnabé…
Non, la Logardin ne pouvait pas consentir à être l'épouse de Barnabé de la Gontrie. Elle ne voulait pas qu'il y eût entre elle et lui ces liens définitifs. Certes, elle l'aimerait toujours ; seulement elle entendait que si Barnabé venait à se lasser d'elle, il n'eût qu'à la quitter en lui laissant en part la souffrance, et en emportant pour lui le souvenir du bonheur. Mais Barnabé protesta, et jura si fort qu'un refus le tuerait qu'il fallut accéder à son désir. Ce fut dans une humble chapelle du faubourg Saint-Marceau que cette union fut bénie. Il n'y avait là que de rares amis de Barnabé, qu'on allait cette fois oublier pour toujours ainsi que son épouse. Il apprit en termes brefs l'événement à Mme et à M. de Castel-Baigts ; il ne leur cachait pas d'ailleurs quelle était la nouvelle Mme de la Gontrie. Il annonçait en outre son prochain retour au pays. Il partit le surlendemain de son mariage. Je laisse à penser l'accueil que les nouveaux époux trouvèrent à Sérimonnes.
Ils ne s'en soucièrent guère ; les malédictions ne troublaient pas Barnabé de la Gontrie. Quant à sa femme, elle s'abandonnait au bonheur avec la triste confiance des âmes qu'il maîtrise. Pourquoi, du reste, eût-elle douté? Elle n'avait jamais connu de Barnabé que son amour, et ne savait pas quelle maladie incurable le tourmentait. Et, quand elle vit un jour les voiles de l'ennui et de la mélancolie sur le front de son époux, elle n'eut pour lui que plus de tendresse. Elle le suivit, anxieuse, à pas silencieux, dans les allées du parc où, comme au temps de son adolescence, il revint rôder, la nuit, en faisant de grands gestes au clair de lune. Elle espérait peut-être encore, à force d'amour, le guérir d'une crise qu'elle croyait passagère.
Espérait-elle?… Un soir, ce fut en vain qu'on attendit Barnabé parti dès l'aube pour la chasse. Toute la nuit on fouilla les ravines de la montagne ; mais, quand on se fut rappelé que le valet du vicomte, Cadet Rémoulat, qui venait aussi de disparaître, avait prononcé, peu de jours auparavant, d'un air mystérieux, certaines paroles, tous jugèrent les recherches inutiles et furent d'avis que le « fou » s'était enfui et avait fait des siennes encore une fois.
Voilà, et cette femme n'est pas morte, et autour d'elle la vie continue. O ma tante de la Gontrie, vous que la beauté déifiait tout à l'heure et que la douleur à présent sanctifie, pleurez! Vous restez seule dans la maison, sous les magnolias dont les feuilles vont bientôt se détacher au vent de l'hiver, non point de l'hiver qui vint sur le premier baiser, et qui s'annonçait fleuri d'espérance, mais de l'hiver noir qui ne fuira plus loin de vous, quand reviendra le printemps des choses. Pleurez! Le ciel n'a jamais accordé le bonheur que pour mieux faire éprouver ensuite l'amertume de la souffrance. Je vous le dis, moi qui mieux que personne ai pu savoir ce qu'était une vie comme la vôtre… Le bonheur! Vous l'avez eu un temps, et c'est fini. Il n'y a plus rien à faire, il n'y a plus rien à dire.