— Dieu du ciel! C'est Cadet… Cadet Rémoulat… et il est tout seul. Oh! mon Dieu, mon Dieu!…

Elle pleurait, son mouchoir sur la bouche, dans les bras d'Anne. Cadet Rémoulat ne comprenait pas, et restait sur le seuil, étonné qu'on lui fît un accueil si ému. Puis il prit une lettre dans sa poche, et bégaya :

— C'est moi… oui… J'arrive avec une lettre de mon maître et ces oiseaux qui sont pour vous…

Alors le visage de Mme de la Gontrie s'éclaira, elle se précipita vers Cadet Rémoulat, étreignit l'humble main qui avait porté la lettre.

— Anne, il vit et il ne m'oublie pas!… Que me dit-il? Qu'il me tarde de lire cette lettre!… Et ces oiseaux! comme ils paraissent avoir froid!… Oh! mon Dieu, il y en a un qui est en train de mourir…

Lettre écrite par Barnabé de la Gontrie à son épouse, tandis qu'il se trouvait en l'île de Bâli.

« Je vous prierai dès l'abord (ma bien chère Épouse) d'excuser mon départ imprévu. Il est, je le sais, aussi offensant pour mon renom de galant homme que pour l'amour que je sais que vous me portez. Mais je me rends justice en me disant qu'il n'y va point de ma faute ; je ne suis pour rien dans les ordres qu'un démon familier me dicte impérieusement, et c'est là ce qui me désespère. Si j'étais le maître de mes désirs, nul doute que je ne fusse demeuré près de vous, à cueillir des jours faciles sous le ciel de mon pays natal. J'envie ceux qui se contentent, durant leur vie, d'attendre le bonheur dans leur lit, et qui finissent par le trouver dans le calme même de cette attente. Mais le destin en a ordonné autrement de moi.

« Comme vous le saurez avant même qu'ouvrir ma lettre, je suis l'hôte des pays les plus lointains. Je partis dans l'espoir que, sous des cieux nouveaux, de nouveaux pensers s'épanouiraient en moi, et qu'un jour, peut-être, je trouverais le port bienheureux où s'apaiseraient mes inquiétudes. Si le ciel y consent jamais, je ne manquerai pas à vous le faire savoir.

« Après diverses incertitudes, j'advins à Bordeaux le huit d'avril, qui tombait précisément le jour de Pâques. Or, tandis que Cadet Rémoulat et moi étions, pour la promenade, le long des quais, nous rencontrâmes une compagnie de Levantins ; ils nous saluèrent fort poliment ; après quoi ils nous contèrent leurs voyages. Ils nous dirent qu'ils faisaient le négoce et arrivaient de Négritie. C'étaient de fort honnêtes gens et leur société me charma. Ils me firent des présents, qui d'un poignard, qui d'un arc curieusement ouvré. Je les priai à dîner, ce qu'ils acceptèrent. Ensuite, le garçon servant ayant apporté des cartes, ils m'apprirent un jeu en usage dans leurs pays ; c'est une espèce de brelan assez compliqué, qu'ils nomment mossib ; je perdis deux cents écus, non sans prendre beaucoup de plaisir. Cependant, mes nouveaux amis me racontaient force merveilles sur les pays qu'ils avaient visités, et j'admirai quelques belles filles qu'ils en avaient ramenées ; elles étaient d'une peau un peu brune à la vérité, mais grandes, fort bien faites, avec d'admirables yeux noirs et des dents les plus blanches du monde. Elles étaient originaires de Barbarie et vêtues, à la mode du pays, de tuniques blanches sur lesquelles tintaient des colliers de cuivre ; elles avaient des bagues à leurs pieds, lesquels étaient nus et fixés par des bandelettes de cuir sur des semelles de liège fin. Les Levantins comptaient en tirer profit en les vendant à de riches Turcs pour l'ornement de leurs sérails ; et, malgré que nul plus que moi ne soit bon chrétien, il me faut bien dire que j'ai regretté, lorsque je me suis séparé de tout ce monde, qu'on ne m'eût point élevé dans la religion de Mahomet.

« Les récits qu'on m'avait faits m'ayant mis en goût pour les voyages, je conçus le dessein de prendre la mer. Vous le voyez, j'avais raison : nos destinées sont des trames obscures où les événements sont brodés par le hasard, et nous ne sommes pas les maîtres de nous-mêmes… Je fis part de mon projet à mes amis les Levantins, qui m'approuvèrent ; ils m'offrirent même de me conduire à quelqu'un qui me vendrait un beau bâtiment. J'allai le visiter avec eux. Il me plut. Tout d'abord, j'en trouvai le prix un peu élevé, mais ces braves gens me firent comprendre qu'il ne fallait point lésiner sur l'achat d'un navire à qui on allait confier sa vie et celle de quinze hommes.