« L'Alcyon est une goélette de 120 tonneaux environ, élancée, légère et, malgré tout, solide sur l'eau. J'aime la longue ligne courbe de ses flancs et sa svelte mâture qui accueille heureusement le bienveillant essor des brises. A la proue, une sirène est figurée, les bras enchaînés à la coque, les seins droits et la face tendue, comme si toute son âme de captive était attirée vers le désir de la libre aventure. Que de fois, par les nuits chaudes, quand l'insomnie me forçait à délaisser mon étroite cabine, je suis allé m'étendre, à la pointe du navire, au-dessus d'elle! La calme mer était toute lumineuse et nous glissions insensiblement sur une immense étendue d'or phosphorescent où se déroulait à notre suite un sillage moiré. Je voyais la sirène au-dessous de moi, mais ma main elle-même ne pouvait arriver à caresser sa tête pourtant toute prochaine, et dont la chevelure dorée brillait dans le reflet de la mer. Elle était là, toujours près de moi et toujours insaisissable, et je pensais qu'ignorant à jamais ma présence la captive poursuivait, elle aussi, le cœur plein du désir des flots paternels, un rêve qu'elle ne réaliserait pas.
« C'est par un beau matin de soleil, à l'heure du reflux, que nous avons levé les ancres. Les quais, s'infléchissant le long du fleuve selon la courbe du croissant, orgueil des armes de la ville, semblaient danser dans la lumière tourbillonnante. Les jurons des porte-faix qui s'agitaient, la face empourprée sous les ailes du chapeau gascon, se mêlaient aux appels des matelots et aux cris irrités et baroques d'animaux étrangers que des montreurs achetaient près de nous. Et déjà le vent gonflait les voiles ; le pilote était à son poste ; le moment de partir était venu. Mes amis les Levantins m'avaient accompagné jusqu'à la goélette ; nous nous embrassâmes. Et nous pleurions tous à chaudes larmes.
« A quoi bon vous raconter en détail (ma bien chère Épouse) les péripéties de mon voyage, et qu'importe d'ailleurs à celui qui va cherchant par le monde les débris épars d'un rêve inconnu le souvenir des lieux où il promena vainement son espoir et son anxiété? Je serai donc bref. — Après avoir longé les rivages de Maroc, nous vîmes les sables torrides du désert expirer dans les flots de l'Océan. J'eus l'idée un moment de débarquer sur cette côte et d'y fonder un empire dont personne ne m'aurait contesté la possession, quitte à le rendre ensuite habitable par des conduits d'eau, ou d'une autre manière. Peut-être eussé-je trouvé dans l'exercice du pouvoir suprême des distractions qu'une vie ordinaire m'a refusées. Mais les matelots me représentèrent qu'une descente en ce pays risquait bien de n'être profitable qu'aux seuls lions, fort nombreux en ces parages, et je n'insistai pas. En revanche, à quelques jours de là, quand nous fûmes à la hauteur de la Côte d'or, l'endroit m'ayant plu, je donnai l'ordre de jeter les ancres.
« Les naturels nous donnèrent les marques de la plus vive sympathie. Or, apprenez que j'avais fait faire avant mon départ une superbe livrée galonnée d'or pour Cadet Rémoulat. A la vue de quoi les sauvages le prirent pour notre chef et lui témoignèrent un profond respect. Ils le suivaient, palpaient religieusement son habit, et, de temps en temps, d'aucuns, le dépassant, s'aplatissaient devant lui et, s'étant emparés de l'un de ses pieds, le posaient sur leurs têtes, j'imagine en signe de soumission. Puis ils allaient de l'avant, faisant de grands bonds, gesticulant et poussant des cris rauques que je jugeai être des chants d'allégresse. Cadet Rémoulat en était tout confus. J'aurais souhaité que vous fussiez là. Vous eussiez bien ri. Ce que nous fîmes.
« Il se trouvait justement que, le roi du pays étant mort, il y avait frairie pour l'avènement de son successeur. Nous assistâmes donc à diverses réjouissances toute la journée. Au soir on vint nous chercher de la part du prince. Il nous caressa les joues en manière d'amitié, nous prit par la main et nous fit asseoir près de lui sur une sorte d'estrade. La foule nous entourait, chantant un air monotone et s'accompagnant en frappant des mains. Un vieillard fut conduit jusqu'à nos pieds ; il souriait. Puis un enfant de sept à huit ans survint qui portait un grand sabre. Le roi éleva les bras, les chants cessèrent. Et l'enfant se mit à frapper avec son sabre sur le cou du vieillard. Comme il maniait péniblement cette arme, à cause de son âge encore tendre, il se passa bien trois quarts d'heure avant qu'il n'eût complètement détaché la tête du tronc. On nous apprit que c'était un sacrifice en usage à l'avènement des rois et que c'était un grand honneur d'être choisi pour victime.
« Ce pays délicieux nous retint un mois. Je dois vous dire que les femmes de la Côte d'or passent pour les plus jolies négresses qui soient. Tous leurs soins se rapportent à plaire, et elles plaisent surtout par leur extrême propreté et leur goût pour le libertinage. Tous les moyens leur sont bons par lesquels elles espèrent apaiser le feu qui les dévore. Leur impatience est si vive quand elles se trouvent avec un homme qu'elles ne balancent pas à se précipiter dans ses bras en arrachant leurs vêtements pour accélérer le moment du plaisir. Le roi nous en offrit de fort séduisantes, surtout à Cadet Rémoulat, qu'il avait logé dans la case la plus confortable de la ville. Ce furent de beaux jours pour lui ; après avoir été tout d'abord gêné par tant d'honneurs, il s'en était accommodé avec beaucoup de bonne grâce. Ses négresses surtout semblaient le réjouir, encore que, la chaleur du climat aidant, il fût visiblement très fatigué. Le matin, les naturels venaient le réveiller par des chants et des danses ; il se montrait et se laissait adorer bienveillamment. Le soir, assis sur le seuil, entouré d'une populace admirative, il fabriquait des flûtes avec des roseaux, à la façon des bergers de notre pays ; il en donnait à qui en voulait et apprenait aux sauvages les airs qui avaient charmé son enfance ; plusieurs d'entre eux finirent par s'en tirer fort bien, et je ne doute point qu'un jour, si quelque voyageur pyrénéen aborde en ces contrées, il ne s'arrête soudain, stupéfait d'entendre un motif de Despourrins modulé par des lèvres noires.
« Mais voici bien le plus beau de l'histoire. Un soir, comme j'en étais venu à craindre que l'air du pays ne valût rien pour ma névralgie, je résolus départir et j'en avertis mes compagnons. Disséminés çà et là, bien nourris, oisifs, ils auraient été en passe de devenir fort gras si, plus encore que par ces bons noirs, ils n'avaient été choyés par leurs dames. Cadet, comme d'habitude, jouait de la flûte devant sa porte. Quand il m'eut entendu, il leva les bras au ciel, sa bouche s'ouvrit et sa flûte qu'il avait laissé choir se brisa… Hélas! il n'y eut pas que la flûte du pauvre Cadet à se briser pour lui en cet instant! Le coup fut rude pour cette âme simple et crédule. Ainsi, lui, que tout un peuple avait cru roi, il allait redevenir le valet de Barnabé de la Gontrie. Assis sur son escabeau, il fondit en larmes. Ses femmes accoururent ; la foule le considérait avec stupéfaction ; puis soudain une des demoiselles de son sérail s'étant mise à pleurer pour faire comme son seigneur, tous ceux qui étaient là l'imitèrent et, jusqu'à une heure avancée de la nuit, on n'entendit plus dans le village que de longs hurlements de douleur.
« Depuis, partout où nous ont poussés les vents et ma vagabonde fantaisie, Cadet est resté la proie de l'abattement et de la tristesse. Comme nous passions auprès de Sainte-Hélène, je ne pus m'empêcher de méditer sur les ressemblances qui liaient Cadet Rémoulat et Napoléon et jamais il ne m'est apparu plus clairement que tout se tenait dans la nature. Ni les femmes du Monomotapa, qui mêlent leurs cheveux de coquillages, ni les bayadères hindoues, qui dansent au crépuscule dans les carrefours, ne purent lui faire oublier les amours et la gloire qu'il dut laisser sur la Côte d'or.
« Mais voici que, tout récemment, un assez violent noroît nous a portés vers l'île de Bâli. Nous en avions entendu parler dans les Indes par des voyageurs néerlandais, et nous la reconnûmes au tintement des clochettes balancées par les brises aux frontons des pagodes. Quand nous avons atteint le port, j'ai aperçu un brick aux mâts duquel flottait le pavillon de France ; à la vue des fleurs de lys d'or, mes yeux se sont mouillés de larmes ; tant il est vrai qu'on reste toujours attaché à sa patrie comme à sa famille.
« Mais quelles n'ont pas été ma surprise et ma joie! Après avoir mis pied à terre, j'ai reconnu mon ami Robert Guerlandes, celui-là même qui fut si plein d'attentions pour vous lorsque vous vous étiez évanouie d'émotion le jour de notre mariage. Sa destinée l'a, comme moi, chassé de son pays ; mais lui, c'était pour oublier de noirs chagrins d'amour qu'il errait à travers le monde. Et je l'envie, car, à peu près guéri, il repartira demain pour la France et ne sera plus ce Juif-Errant maudit que je resterai peut-être toujours.