« Hier, voyant Cadet plus triste encore qu'à l'ordinaire, j'ai pensé que j'avais une occasion unique de le rendre à une vie paisible et qu'en outre je ne pourrais jamais mieux vous donner de mes nouvelles qu'en le chargeant d'une lettre pour vous. Robert Guerlandes m'affirma qu'il se ferait un plaisir de ramener ce garçon en France. J'ai donc demandé à Cadet :
— « Cadet, veux-tu revenir au pays, là-bas?… »
« Un éclair de joie a brillé sur son visage. Mais j'ai compris qu'il pensait encore à la Côte d'or. J'ai dû avoir le regret de le détromper. Certes, Cadet préfère le calme horizon des montagnes à l'infini déroulement des vagues. Mais à présent et pour toujours, son pays véritable est le village africain où, quand tombait le soir, il jouait de la flûte au seuil de la case qu'égayaient les rires de ses négresses.
« Pour moi, je compte rester encore quelque temps dans cette île. Le climat y est doux et le paysage fort poétique. Partout, sur des arbres bas et touffus, s'épanouissent des fleurs rosées ; toutes les abeilles de Malaisie s'y donnent rendez-vous et, le soir, leur immense bourdonnement enveloppe les tintements des clochettes. L'air a l'odeur d'un bouquet trempé dans du miel. Les femmes sont cuivrées de teint et assez agréables. Les hommes semblent d'un naturel fort doux et n'ont rien de particulier, sinon qu'ils se baissent pour pisser, parce que les chiens, qui passent parmi eux pour des bêtes immondes, pissent en levant la jambe. Je dis : je compte rester quelque temps dans cette île, mais il se peut aussi que j'en parte demain, je ne sais pour quel pays, pareil à ma goélette qui, dans les moments de calme, attend, ignorante et résignée, le vent imprévu et impérieux.
« Cadet Rémoulat vous apportera des oiseaux charmants dont un indigène m'a fait cadeau. J'espère qu'ils vous distrairont. Quant à Cadet, gardez-le près de vous, et, si vous voulez m'obliger, traitez-le désormais avec certains égards, comme il sied à un homme qui a été roi, fût-ce en rêve.
« C'est sur cette prière (ma bien chère Épouse) que je prends à regret congé de vous et que je vous prie de me croire toujours votre mari tendre et dévoué.
« Barnabé-Jules, vicomte de la Gontrie. »
(C'est donc fini… Jusqu'ici nous avions encore l'espoir ; mais à présent il ne nous reste plus qu'à courber la tête ; les cheveux qui deviennent blancs sont plus lourds à porter. Quand donc viendra la mort? Hélas! les jours se passent, et l'on espère mourir chaque jour, et l'on ne fait que vieillir!…
Et pourtant, il vit, il existe encore quelque part dans le monde, et je ne suis pas avec lui. Ah! fuir vers lui comme y court ma pensée, par-dessus l'horizon des montagnes, au delà des mers. Mais à quoi bon? Après le voyage, après l'espoir, après l'angoisse, je ne retrouverais plus l'âme qui m'aima, et je n'atteindrais encore que le fantôme de mon amour…)