Ma pauvre tante, comme je vois clair en vous à tous les moments de votre vie!

Elle courba la tête, et les années passèrent avec cet air tranquille et sournois qui les font s'éloigner loin de nous comme en glissant sur une pente douce. Et ma tante se demandait : « Quand donc auront-elles fini de passer? » Cadet Rémoulat resta près d'elle. Que de fois elle essaya de lui faire raconter en détail le voyage! Mais lorsque Cadet Rémoulat avait abordé en sa mémoire au pays où il avait été roi, il ne voulait jamais aller plus avant et son rêve poursuivait d'inoubliables images. Lui aussi se souvenait et ne vivait plus. Il dura trois ans encore, incapable de quoi que ce fût sinon de jouer de la flûte. Un soir, on le trouva mort au fond du parc, les roseaux pressés sur ses lèvres, et les yeux grands ouverts comme pour contempler éperdument le pays qu'il avait enfin retrouvé.

Je naquis, je crois, huit jours après.

III

Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver, ce fut au printemps qu'en revint mon oncle Barnabé. Car il en revint. Et, de ce retour, je puis en parler autrement que d'après les dires des bonnes gens et de ma mère : j'étais là, et dans un âge assez avancé pour que mes yeux pussent y voir clair et qu'il fût loisible à mon esprit de s'émerveiller.

Nous étions à table quand les grelots du coche tintèrent sur la route. Les fenêtres étaient ouvertes. Nous mangions en silence, sans prêter grande attention au passage de la voiture publique, dont le fracas familier ne représentait pour nous qu'une des heures de la journée, aussi bien que les carillons du clocher ou les tintements de nos cartels. Mais le bruit des roues cessa cette fois devant la grille du jardin, et nous n'entendîmes plus que les grelots secoués et les pieds ferrés cognant dur le sol des chevaux arrêtés et impatients de regagner l'écurie. Le jour était déjà bas. Une petite chauve-souris entra, et décrivit au-dessus de nos têtes des cercles cocasses à la poursuite d'un but incompréhensible et changeant.

Nous nous regardâmes. La servante courut en hâte à la fenêtre, avec sa charge d'assiettes qui s'entrechoquaient. Tournés vers elle, nous attendions ses paroles. Elle dit :

— Il y a quelque chose pour nous, mais je ne sais pas si c'est un paquet ou un chrétien.

J'allai rejoindre Ursule à la fenêtre, malgré grand'mère qui bougonnait :

— Calixte, veux-tu bien rester à table!… Calixte, il n'y a que les enfants mal élevés qui se lèvent de table avant que les parents en donnent le signal.