Et puis, un matin, la goélette repartait sur l'Océan, mollement poussée par les brises vers une autre île aussi belle et fleurie, vers un autre rêve…

C'était en ces pays que, pour l'instant, voyageait mon imagination. Ma grand'mère comprit bien que je lui échappais ; or ses souvenirs seuls l'intéressaient, mais elle ne les reconnaissait bien qu'en les racontant ; Némorin étant mort, nul auditeur ne lui restait plus ; alors les ressentiments qu'elle nourrissait contre mon oncle gonflèrent davantage son cœur et débordèrent bientôt en paroles amères et injurieuses.

Tous les matins mon oncle, tenant Miariza par la main, prenait la route de la Gontrie. Il allait à tous petits pas, revenait, repartait, allant chaque jour un peu plus avant. Mais l'angélus de midi sonnait toujours au clocher de Sérimonnes avant qu'il eût vu les briques du toit rougeoyer au milieu des branches vertes. Alors, se donnant à lui-même le prétexte de l'heure, il reprenait d'un pas presque allègre le chemin de notre maison. Il y avait environ huit jours qu'il était de retour et ce manège semblait devoir ne pas prendre fin, quand ma grand'mère accueillit mon oncle en ces termes :

— Ainsi donc, Monsieur mon frère, vous ne pouvez pas vous décider à rentrer chez vous? Avez-vous peur que votre noble épouse, soudainement transformée en furie, ne vous saute au visage… Ah! ah! ah! ah!… vous ne comptez pas pourtant passer ici le reste de vos jours? Nous n'avons que faire chez nous d'un vaurien de votre sorte, ni des guenons et autres bestioles dont il fait sa compagnie. Retournez chez vous… Si votre dame vous bat, rendez-le-lui bien, et fasse le ciel que l'un des deux reste sur le carreau et que l'autre crève à la suite de la bataille. Parbleu, ce ne sera point une grande perte!…

Nous venions de nous mettre à table. Mon pauvre oncle baissa le nez sur son assiette ; la cuiller tremblait au bout de ses doigts et bientôt des larmes tombèrent dans son potage. Je n'y pus tenir, et à mon tour je me mis à sangloter. Miariza, ayant vaguement compris, s'était levée et, regardant ma grand'mère avec des yeux brillants de colère, poussait des cris aigus ; tout son corps grêle et gracieux frémissait. Très triste, ma mère était sortie.

A présent que j'y pense, comme il y avait loin de ce pauvre homme si faible et si vieux qui pleura tout le jour en serrant Miariza dans ses bras à cet extraordinaire Barnabé de la Gontrie, qui avait ébloui Paris au temps de son orageuse jeunesse! Mais du moins les invectives de ma grand'mère eurent cela de bon qu'elles affermirent son courage. Le lendemain il s'arrêta devant la grille de son domaine, et enfin, le jour qui suivit ce jour, pour la première fois depuis près de quinze ans, il entra chez lui, et entendit les moineaux pépier, les dogues aboyer, le jet d'eau bruire, tandis que le vent vagabond du matin faisait grincer les girouettes et crépiter les unes contre les autres les aiguilles métalliques des sapins et les feuilles vernies des magnolias.

De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé ; ma grand'mère triomphante chantait des chansons gaillardes de sa jeunesse et allait répétant dans la maison :

— Ils se sont entredévorés, je vous dis, et la sauvagesse a mangé les restes. Ainsi soit-il, et que les flammes de l'Enfer les tiennent au chaud.

Elle avait un tel air d'assurance que je me sentais tout triste, malgré l'invraisemblance de ce qu'elle avançait. Pourtant il m'était déjà facile alors d'imaginer ce que j'imagine si bien à présent. Non, Barnabé de la Gontrie, ma chère tante Léocadie ne vous sauta pas au visage… Comme je vois bien votre retour dans la maison de l'amour et de la tristesse! Anne, qui fut votre nourrice, est allée avertir tout doucement ma tante après avoir baisé de ses vieilles lèvres votre joue ridée, hélas! presque autant que la sienne. Et ma tante est arrivée, les yeux troubles, ne pouvant croire… Tant de fois elle avait rêvé ce retour!… Elle a ouvert les bras, et peut-être a-t-elle eu la force de sourire alors que vous n'aviez pas même celle de pleurer. Et vous êtes resté trois jours accablé par une silencieuse douleur. Vous compreniez alors ce que nous sommes, et comme il est facile de manquer sa vie ; vous saviez, trop tard comme tout le monde, qu'il aurait été bien simple de rester auprès du bonheur, quand vous l'aviez à portée de la main, au lieu d'obéir à la force malfaisante qui vous l'avait fait chercher follement par toute la terre. Trop tard, trop tard!… Les injures de votre sœur vous avaient attristé sans vous abattre ; cette divine rosée de la bonté et de l'amour allait vous achever : ainsi la rosée du ciel donne plus d'éclat et de santé aux fleurs nouvelles, et fait tomber en pourriture celles qui déjà sont à moitié fanées.

Je revis mon oncle le dimanche. De tout temps il avait été pieux, mais l'âge l'avait incliné vers une exacte dévotion. Quelques instants avant le premier appel des cloches à la grand'messe, les grelots fêlés carillonnèrent sur la route au cou des rosses qui traînaient l'antique berline de la Gontrie. J'attendais ma mère à la grille du jardin, raide en mes beaux habits. Mon oncle me fit bonjour de la main, et Miariza, m'ayant aperçu, poussa des cris de joie. Ils imitaient ceux des oiseaux qu'affolait la lumière de cette matinée de printemps.