A la sortie de l'église, mon oncle, accompagné de Miariza, s'avança vers ma mère. Ils s'embrassèrent. Ma grand'mère, élevée dans les doctrines des philosophes de l'autre siècle, se moquait de Dieu comme du Diable et depuis longtemps n'allait plus à la messe, sous prétexte que sa goutte la tourmentait. Nous étions donc à l'aise pour nous parler. Mais mon oncle voulait avant tout exposer à ma mère son plus cher souci : il désirait que Miariza fût baptisée et communiât ; elle allait, supposait-il, avoir bientôt quinze ans, et il était grand temps que la vraie foi éclairât cette âme. Autour de nous, ahuris par Miariza et la présence de mon oncle dont le nom se murmurait de groupe en groupe, les habitants de Sérimonnes faisaient cercle. Ma mère dit :

— Voulez-vous que nous allions trouver M. le curé?

Il était dans la sacristie et quittait le surplis et la chape. C'était un bon gros homme de mine réjouie. Il chassait les loups des forêts et buvait le vin des vignes avec le même plaisir bruyant que traduisaient de grands éclats de rire. Au presbytère il était servi par une fort belle fille avec qui la rumeur publique le rendait coupable de fornication ; c'était bien possible ; en tout cas, je puis affirmer qu'il le faisait sans penser à mal. Mais, simple et d'une intelligence égale à celle des pasteurs de la montagne, il observait en ce qui touchait son ministère et les canons de l'église la plus scrupuleuse rigueur.

Quand il sut que mon oncle et ma mère venaient le prier de baptiser Miariza, il tourna les yeux vers le ciel et le trouble de son âme se peignit clairement sur son visage. Cette créature bizarre et jolie à la façon d'un démon femelle, qui lui souriait sans respect et jouait déjà avec le tissu doré de son étole, méritait-elle plus le baptême que les loups qu'il chassait ou que le chien qui gardait sa maison? N'était-ce point un sacrilège d'octroyer à une créature semblable le plus saint des sacrements? Et d'autre part ne risquait-il pas, en s'y refusant, de compromettre le salut d'une âme qui, à n'en juger que par les apparences, pouvait, après tout, être humaine. Ma mère, à moitié souriante, à moitié sérieuse, cita au bon curé l'exemple de saint Théodore le Nubien lequel, malgré sa peau noire comme la nuit et plus différente encore de la nôtre que celle de Miariza, n'en avait pas moins une grande gloire dans le Paradis, à la droite de Dieu. Mon oncle Barnabé et M. le curé hochaient la tête, l'un en signe d'approbation, l'autre sous l'effet d'une réflexion angoissante. Un enfant de chœur tapi dans un coin nous regardait bouche bée ; une guêpe bourdonnait ; le soleil qui traversait les vitraux de la sacristie était jaune, bleu et rouge sur le plâtre du mur.

Il y eut un silence ; après quoi M. le curé, très ému, nous demanda la permission d'aller méditer un instant au pied du maître-autel. Nous attendîmes. La décision de Dieu lui fut marquée comme onze heures sonnaient et il se hâta de venir nous en faire part. Il croyait pouvoir affirmer que Dieu accueillerait avec plaisir le baptême de Miariza. Celle-ci, qui avait déjà trouvé le temps long, s'était affublée des ornements sacerdotaux, malgré les supplications de mon oncle, et se promenait de long en large dans la sacristie en babillant de plaisir. Nous partîmes. Mon oncle avait promis au curé qu'il s'emploierait à la première éducation religieuse de la néophyte ; je le regardai : je ne me rappelle pas avoir vu quelque autre fois sur son visage l'expression d'une tendresse plus heureuse pour Miariza.

Mes visites à la Gontrie recommencèrent. Mon oncle se promenait lentement le long des allées, appuyé d'un côté au bras de son épouse et, de l'autre, sur sa canne. Il ne racontait plus d'histoires ; il parlait peu et, quand il lui arrivait de parler, ce qu'il disait était obscur le plus souvent ou manquait de suite ; il semblait alors que sa pensée s'échappait par un brusque détour à la poursuite de visions dont les reflets éclairaient un instant ses yeux ternis.

Mais, sur la fin de l'après-midi, il ne manquait jamais d'appeler Miariza et, assis sur un banc du parc, il lui exposait les principes de la foi chrétienne. Lilette et moi nous assistions curieusement à ces entretiens. Mon oncle usait du langage malais, en sorte que nous ne comprenions que des mots comme Dieu, communion, baptême, qui revenaient fréquemment dans son discours. Miariza faisait de son mieux pour les répéter et s'y essayait en penchant gentiment la tête à droite ou à gauche, comme font certains petits enfants quand ils s'appliquent à exprimer des images ou des idées nouvelles pour eux. Mais tout la distrayait, la vue d'une fleur, le chant d'un oiseau, ou les sifflements brusques des cétoines volant de rosiers en rosiers. Avec une patience et une fermeté que je juge aujourd'hui héroïques pour une âme brisée, mon oncle attendait que Miariza voulût bien de nouveau lui accorder son attention et reprenait alors son enseignement où il l'avait laissé.

Bientôt Miariza put gazouiller quelques mots de français. En tout cas Lilette, elle, et moi nous nous comprenions fort bien. Son grand plaisir, quand les jeux nous avaient lassés, était de revenir en notre compagnie sur ce que lui avait appris mon oncle. Elle l'écoutait avec intérêt, mais aussi avec méfiance. Il y avait depuis longtemps dans sa petite tête une idée du monde très arrêtée et qu'elle jugeait indiscutable. Et Miariza disait à peu près (car il me serait également difficile de reproduire par écrit le langage de Miariza et le parfum d'une fleur) :

— Voilà : il m'a dit des choses ; il sait beaucoup, mais il ne sait pas tout ; celui qui a fait la terre, l'eau, les arbres, et les hommes qui vivent sur le sol, et les autres bêtes de l'air et de l'eau, c'est le vieillard Aboua, qui habite un pays au bout de la mer. Quand il y a beaucoup de miel dans les ruches et de fruits aux branches, c'est qu'il est content ; quand les montagnes crachent du feu pour démolir la terre, c'est qu'il est irrité. Sa barbe lui descend jusqu'aux pieds, mais il vivra encore bien longtemps, et au moins jusqu'à ce que sa barbe soit deux fois plus longue. Lorsqu'on est mort, c'est qu'il nous a sorti le souffle du cœur ; alors les bons s'en vont aux bords de la rivière Oguilé, et ils ne font plus que rire, jouer aux dés, et se baigner toute la journée ; mais les mauvais hommes sont cousus dans des sacs avec des serpents et l'on enferme les mauvaises femmes avec les singes…

Je ne sais trop comment mon oncle s'y prit pour faire triompher le seul désir qui parût encore exister pour lui ; toujours est-il que M. le curé finit par juger la catéchumène digne des sacrements. Mais il eut grand'peine à lui faire subir une confession qui parut mériter ce nom et s'y reprit à trois fois avant de consentir d'une conscience à peu près tranquille à laisser aller les événements.