Le grand jour vint. Dès l'aube j'avais couru à la Gontrie. Sur le toit j'aperçus Miariza qui chassait les lézards. Cet exercice la charmait, car elle y pouvait employer son agilité et son audace. Les narines dilatées, les yeux luisants, elle restait en embuscade derrière une cheminée ; ses reins souples frémissaient comme ceux d'une chatte à l'affût, une de ses mains était levée. Les lézards que la nuit avait engourdis sentaient au fond de leur cachette la chaleur du jour et, bientôt, entre deux briques, apparaissait une fine tête écailleuse. Mon amie, haletante, la visait, et soudain laissait sa main s'abattre, puis, folle de joie, dansait le long des gouttières, tandis qu'entre ses doigts, au soleil, la bestiole éperdue frétillait.
On eut toutes les peines du monde à la faire descendre de là-haut ; mutine, elle faisait la nique à mon oncle, à ma tante, à moi-même ; mais la vue de la belle robe blanche, que mon oncle était allé chercher, la décida. Ma tante s'occupa de l'habiller. Miariza reparut ensuite, pleine d'orgueil. On ne put en aucune façon lui enlever un affreux collier de perles bleuâtres, parure d'une poupée de Lilette, qu'elle avait mis à son poignet fin en manière de bracelet.
Miariza reçut les noms de Marie-Agathe. Ma mère était marraine, mon oncle parrain. Ma grand'mère, naturellement, n'était pas venue avec nous, mais l'on sut qu'elle s'était dissimulée dans un coin de l'église, espérant sans doute que la sauvagesse ferait quelque esclandre. Ce qui l'aurait bien réjouie. Mais son attente devait être déçue ; l'appareil et la pompe du culte intimidaient Miariza, et dans cette humble église, qui dépassait en magnificences tout ce qu'elle avait pu imaginer, une sorte de terreur sacrée l'envahissait ; en outre, les sons de l'harmonium la plongeaient dans le ravissement : tous sentiments qui se traduisaient sur son visage par des signes qu'il était facile de prendre pour ceux du recueillement et de la piété. L'attitude de Miariza, durant les diverses cérémonies, fut donc véritablement édifiante. M. le Curé sentit s'évanouir les inquiétudes dont il n'avait point cessé d'être tourmenté. A ce propos, durant les vêpres, il improvisa sur la fin de son sermon un paragraphe ; la bonté de Dieu et l'excellence de la décision qu'il avait prise y furent louées également.
Il y eut un grand dîner à la Gontrie. Mon oncle avait invité ses amis d'autrefois. Ils vinrent. La vieillesse incline au pardon et le temps conduit l'oubli par la main. Les dames voulurent bien ne point se rappeler que jadis ma tante avait été danseuse. D'ailleurs, les aventures de Barnabé de la Gontrie et la personne de Miariza excitaient une vive curiosité. A partir de six heures, les hôtes arrivèrent des châteaux voisins. Les chevaux firent sonner leurs grelots à l'entrée du parc et les attelages s'alignèrent sur la route.
La douairière d'Houeilhacq parut la première. Mon oncle l'alla chercher jusqu'au bas du perron et lui offrit son bras, qu'elle prit avec une révérence solennelle. Elle avait une robe de satin puce à ramages et une mantille blanche sur ses cheveux poudrés. En face de ma tante elle s'assit tout doucement ; elle semblait craindre que le moindre mouvement ne la brisât ; elle parlait aussi peu que possible, approuvait le plus souvent par de lentes et menues inclinaisons de tête et, s'il lui arrivait d'ouvrir la bouche, elle fermait les yeux et joignait les mains. Puis, ce furent M. le Curé, le médecin et le tabellion qui, de compagnie, étaient venus à pied de Sérimonnes ; la poussière adoucissait l'implacable noirceur de leurs effets. Le vidame d'Oos et sa femme se donnaient le bras, lui haut en couleur et en taille, superbe encore, elle toujours jolie sous ses cheveux déjà grisonnants ; après vingt ans de mariage, ils semblaient aussi amoureux qu'au premier jour. Il n'est rien qui échappe si peu aux enfants que la tristesse des personnes qui leur sont chères ; durant le repas, je remarquai que ma tante, quand elle regardait les d'Oos, avait presque les larmes aux yeux.
A présent les domestiques annonçaient presque à chaque instant de nouveaux venus. Les beaux et rudes noms pyrénéens, en sonnant sur leurs lèvres, déchiraient le silence comme d'un coup de dague. C'étaient le marquis de Hount-Cabirac, le chevalier d'Aguesherrades, les Pechcorconat, les Castelcourrilh. La nuit arrivait à pas de velours. J'étais assis avec Lilette aux genoux de maman dont la douce main caressait tour à tour mes cheveux et ceux de ma petite amie. Je revois en mon esprit tous les invités ; les hommes plaisantent entre eux, les femmes causent presque à voix basse. La lune se lève et joue, timide encore, sur les tentures du vieux salon… Comme tous ces gens me paraissaient dès lors lointains et presque imaginaires dans la pénombre, comme ils ressemblaient à ceux que je faisais passer dans mes rêves perpétuels! — Où sont-ils à présent, tous ceux qui furent à la Gontrie ce soir-là? Hélas! petit Calixte Vidal, vous aviez déjà deviné que les personnages de vos rêves étaient en fin de compte aussi réels que tous les acteurs qui ont un rôle dans la comédie nuageuse et falote de la vie.
On savait que ma grand'mère, bien qu'invitée, ne viendrait pas. On n'attendait donc plus que M. Laubamont et M. de Parpelonne. L'alchimiste et l'ancien marin étaient fort liés. Ils ne pouvaient supporter l'un et l'autre que leur compagnie réciproque. Les discours des autres hommes ne les intéressaient pas. Il est vrai que ceux de M. Laubamont n'intéressaient pas M. de Parpelonne et que ceux de M. de Parpelonne n'intéressaient pas M. Laubamont. Mais il y avait entre eux une sorte de pacte. Ils racontaient en même temps, quand ils se trouvaient seuls, l'un ses expériences, l'autre ses voyages et, comme ils avaient fini par s'y accoutumer, ils s'aimaient très tendrement. Ils entrèrent ensemble. Un valet qui portait une torche les précédait.
Le dîner fut fort bon et les convives s'animèrent. M. Laubamont, à qui les vieux vins déliaient la langue, nous confia dès les entrées qu'il avait trouvé la pierre philosophale, mais que, terrifié par son pouvoir, il n'avait pas balancé à la jeter dans le Gave après avoir détruit tous les papiers où la marche de ses recherches était consignée. Pour l'instant il voulait produire des êtres vivants par le seul moyen de ses alambics et de ses cornues ; il ne désespérait pas, si le ciel le laissait en vie quelques années encore, de voir le jour où l'on créerait les hommes de cette façon : « Ce que je souhaite ardemment, ajouta-t-il, car ainsi l'amour, qui est le pire des maux, n'aura plus de raison d'être. »
Les dames poussèrent des cris d'indignation ; sans prendre la peine de leur répondre, M. Laubamont partit dans son histoire :
— J'étais récemment penché sur mes appareils depuis une nuit et un jour. La nuit revenait. Dans le fourneau, sous la grande bassine de cuivre, le feu grondait bruyamment. Quand je jugeai le moment venu, j'ouvris la bassine et je lançai de l'eau sur les éléments de vie sublimés qui s'y trouvaient enclos et qui sont le fer, le sel et la chaux vive ; j'y avais joint de la poussière, car il est dit dans les Écritures : « Tu n'es que poussière. » La vapeur sifflante rejaillit jusqu'au plafond, et la lampe renversée s'éteignit. Mais à la clarté diffuse de la lune, je vis s'élancer au-dessus du fourneau un être fantastique, assez semblable à un homme minuscule et ailé. Il voleta quelques secondes et tomba sur le sol. Je me précipitai vers lui, et il rendit le dernier soupir entre mes mains ; une émotion intense faisait battre mon cœur ; sous l'effet de cette émotion sans doute et de ma fatigue, qui était grande, je dus perdre connaissance et m'endormir subitement. A mon réveil, il faisait grand jour ; le feu s'éteignait dans le fourneau et, à mes côtés, sur le sol, je remarquai un petit tas de fer, de sel, de chaux vive et de poussière : les éléments un instant fondus s'étaient désunis tout de suite, à cause d'une maladresse encore inconnue que j'ai dû commettre pendant l'opération. Mais dès à présent je suis assuré du succès de mes expériences.