La plupart des convives secouèrent la tête, pour bien montrer leur incrédulité. Mais la douairière d'Houeilhacq fit un grand signe de croix, et le curé indigné dit que si, avec l'aide du Diable, on pouvait arriver à ce résultat, le seul fait d'être animé par un semblable dessein était une offense à Dieu, lequel avait une fois pour toutes créé les êtres au jardin de l'Éden et n'entendait point que les hommes eussent l'orgueil de l'imiter en cette œuvre. M. Laubamont répliqua vertement et la discussion allait s'échauffer. Mais les récits que M. de Parpelonne faisait de ses voyages vinrent heureusement détourner l'attention. De nouveau mon imagination se joua délicieusement parmi les paysages étrangers, au bord des mers qui reflétaient des cieux éclatants. Mon oncle avait jusque-là gardé le silence, mais les discours de l'ancien marin trouvèrent un écho dans son âme et, à son tour, il parla sur ce sujet avec abondance et passion. Ses yeux, à présent, étincelaient ; et, tout en discourant, il regardait Miariza qui, charmante en sa robe blanche, essayait parfois de comprendre ce que l'on disait et se consolait de n'y point toujours parvenir en donnant satisfaction à sa gourmandise.
Le dîner fini, les convives se dispersèrent dans les jardins. Barnabé de la Gontrie demeura, ainsi que Miariza, qui ne pouvait se résoudre à se séparer des meringues. Je dois dire que Lilette et moi nous nous en régalions aussi fort voluptueusement. Bientôt mon oncle fit signe à la petite sauvagesse de s'approcher et il lui parla en langage malais. Je m'en souviendrai toujours ; notre amie l'écoutait en croquant de ses dents pointues les pâtes légères et sucrées des meringues ; elle paraissait toute joyeuse ; elle frappait ses mains l'une contre l'autre, trépignait et finalement sauta au cou de mon oncle et lui fit mille caresses.
Puis M. Laubamont et M. de Parpelonne vinrent saluer celui-ci, qui les embrassa fervemment, et comme s'il eût dû ne plus les revoir jamais. Ils partirent et Lilette suivit son père. Nos hôtes, que mon oncle était allé retrouver, conversaient sur le perron. Alors, Miariza me prit par la main et m'entraîna dans une allée obscure du parc ; au pied d'un arbre, elle s'agenouilla, gratta le sol ; bientôt une petite boîte apparut. Miariza me fit comprendre que des merveilles y étaient enfermées. Je ne bougeais pas et ne soufflais mot : cela ressemblait à un conte de fées ; mais ma stupéfaction devait être toute négative : il n'y avait dans la boîte que les objets les plus futiles et les plus vulgaires : des clous, des débris de glaces, des morceaux de fer blanc, une cuiller à café et quelques sous neufs. Miariza semblait pourtant attribuer à tous ces riens une grande valeur. Un à un, elle les fit disparaître dans sa poche et gazouilla :
— Miariza emporte jolies choses… Miariza part bien loin, sur l'eau, avec Barnabé.
Je compris. Je sentis ma tête très lourde sur mes épaules et volontiers j'aurais cru que tout mon cœur se déchirait. Miariza vit luire des larmes dans mes yeux. Elle m'entoura de ses bras et me couvrit de baisers. Elle me fit entendre qu'il fallait me taire. Elle n'aurait pas eu besoin de me le dire ; même alors, je comprenais qu'il ne pouvait pas en être autrement… Il le fallait, il le fallait… Et je répétais sans fin ces mots en moi-même, tandis que les baisers de Miariza glissaient sur mon visage et que je respirais pour la dernière fois son léger parfum de vanille et de thé.
Quand le moment fut venu de rentrer à Sérimonnes, j'embrassai mon oncle tout simplement, mais sans l'oser regarder en face, de peur d'éclater en sanglots. La voiture fila au grand trot dans la nuit. Il me semblait qu'un rêve finissait, que deux ombres, l'une accablée et triste, l'autre souple et joyeuse, s'évanouissaient au milieu d'immenses brouillards… Bientôt, brisé par l'émotion, je m'endormis dans la voiture si profondément que maman m'emporta, me déshabilla et me mit au lit sans me réveiller.
Le lendemain, à la Gontrie, ce fut en vain qu'on chercha mon oncle et Miariza. Leurs lits n'étaient pas défaits, et tout le monde savait à quoi s'en tenir avant même d'oser renoncer aux recherches. Barnabé de la Gontrie, ayant trouvé qu'il était trop tard pour jouir du bonheur réel qu'il avait refusé jadis, préférait terminer sa vie à la poursuite désenchantée d'un bonheur imaginaire.
… C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui se perpétue, la nuit noire où passent des ombres. Mais ces ombres sont devenues très nombreuses et très bizarres. Parfois aussi des flammes entourent ma tête, et comment se fait-il qu'elle ne fonde pas au milieu d'elles comme un rayon de cire? En s'éloignant, ces flammes éclairent davantage les êtres qui peuplent le monde autour de moi. Je les reconnais : voici, au premier plan, mon oncle et Miariza qui semblent à chaque instant s'enfuir pour toujours ; çà et là volètent les bergers et les bergères de mes rideaux, et il y a encore Mme de Lamballe, dont la tête roule à mes pieds ; elle danse sans tête au son d'une chanson de ma grand'mère :
Quand je perdis la tête
Par amour de Tircis…