et cette chanson, à présent, je la comprends bien, et c'est vrai que la princesse a perdu la tête. Ma mère et ma grand'mère semblent bien passer dans ces parages, mais loin, bien loin de moi, et derrière un mur d'ombre si épais!… Je les appelle à mon secours… Hélas! jamais leurs mains ne pourront arriver jusqu'à moi, et l'horrible cauchemar, en s'éternisant, est devenu la réalité elle-même… — Puis c'est la nuit absolue, douce, reposante, où je me sens rouler comme une plume sur un fleuve de lait, et enfin un beau matin je me retrouve comme après un long sommeil dans mon petit lit. J'ai peine à bouger, tant je suis faible. Mais cette faiblesse ressemble à l'amollissement d'un immense bien-être, je me trouve très heureux, et je souris au soleil qui entre par les fenêtres ouvertes ; la vie a une saveur charmante et toute neuve… Ma mère est à mon chevet. Je l'appelle : « Maman… maman… » Comme le son de ma voix est drôle! Il me semble que je l'entends pour la première fois… Je reconnais des amis de ma famille, et M. le curé et M. Cabardos, le médecin… Parfois maman se penche vers moi et m'embrasse follement, en pleurant de joie. Ursule me raconte des histoires ; Lilette vient avec des livres d'images et, quand elle me regarde, ses yeux sont pleins d'une tendre curiosité. Jamais je ne l'ai trouvée si jolie ; je veux très souvent qu'elle m'embrasse, car ses baisers ont une véhémente douceur… Enfin, un jour, Ursule m'annonce que j'ai failli mourir, que j'ai eu très longtemps tout le feu d'une fièvre maligne dans la cervelle et qu'à présent je suis guéri.
Quand on me permit de descendre au jardin, l'automne y était déjà. L'herbe roussie et les arbres aux feuilles pourprées respiraient leur acre et douce odeur d'arrière-saison. Les porte-nouvelles bourdonnaient au-dessus des dernières roses dont ils suçaient la liqueur de leur trompe déployée sans interrompre leur vol précipité, immobile et sonore. Les chasselas et les malagas gorgés de jus pendaient en longues grappes aux treilles qu'animaient les abeilles gourmandes. Au crépuscule, on entendait sur les montagnes voisines les appels des cors pastoraux, et les moutons, qui sentaient déjà l'hiver dans l'automne, bêlaient vers la vallée et les chaudes litières des étables délaissées.
C'était à présent dans notre jardin de Sérimonnes que le domestique de M. Laubamont amenait Lilette tous les jours. Nous nous y promenions, paisibles et sages, sans plus avoir de goût pour les jeux bruyants dont nous avions jadis fait si souvent nos délices. Nous allions l'un et l'autre sur nos douze ans. Qu'elle était jolie! D'épais cheveux noirs encadraient son fin visage un peu pâle, et j'aimais bien, quand elle riait, à voir ses petites dents briller derrière ses lèvres. Mais Lilette ne riait guère ni ne parlait : Lilette, vous étiez déjà un puits profond de silence et de mystère. Quand nous étions assis dans le jardin, elle laissait souvent reposer sur moi ses yeux sombres ; que se passait-il derrière leurs voiles, dans cette petite âme? Je disais : « A quoi penses-tu, Lilette? » Et les yeux noirs devenaient encore plus noirs : « Je ne pense à rien… je ne pense à rien, » répondait-elle.
Ainsi, pour la première fois, j'étais soucieux de voir en Lilette Lilette elle-même, et non plus seulement la compagne préférée de mes plaisirs enfantins ; et l'inquiétude de cette énigme se confondit dès lors avec celle d'un naissant amour… J'aurais voulu être très grand déjà, très fort, et emporter mon amie dans un pays lointain où j'aurais été roi, où elle aurait été reine ; nous aurions habité des palais fastueux que mon rêve construisait avec minutie (comme vous y auriez été belle en petite reine, Lilette!). Et j'imaginais tous les soirs, avant de m'endormir, notre départ pour le beau pays, au galop d'un cheval fougueux, sur une route qui escaladait l'horizon des montagnes.
J'avais eu bien souvent le désir d'interroger les miens sur ce qui se passait à la Gontrie. Parfois, sans prendre garde que j'étais là, on avait tenu des propos qui m'avaient laissé pressentir un grand malheur. Presque tous les soirs je voyais partir ma mère sur la route que j'avais jadis suivie tant de fois. Ursule l'accompagnait ; elles allaient très vite. Je ne sais quelle appréhension et quelle timidité m'avaient toujours empêché de demander à ma mère la permission de venir avec elle. J'ouvris mon âme à Lilette. Elle me dit simplement :
— Il ne faut pas parler de la Gontrie, nous n'y reviendrons jamais plus : ta tante est folle.
Je fus plein de tristesse et de terreur.
— Lilette, demandai-je, est-ce qu'elle est comme ce chien fou qu'on tua un dimanche devant l'église à coups de fusil?
— Je ne sais pas. Mon papa m'a dit : « Tu n'iras plus à la Gontrie, et Calixte et toi vous n'en parlerez jamais. » Tu vois bien qu'il ne faut pas que nous en parlions…
Pourtant, le lendemain, lorsque, après une nuit troublée de mauvais rêves, je proposai à Lilette de nous échapper à travers les champs et d'entrer dans le parc de la Gontrie une minute, rien qu'une minute, pour voir, les yeux brillants de ma petite amie me firent bien comprendre que j'allais au devant d'un désir secret. Nous partîmes. La journée était lourde ; de gros nuages s'amoncelaient sur les montagnes ; j'étais très las ; vers la fin, c'était Lilette qui m'entraînait : « Allons, viens!… » Une sorte de fièvre avivait le rouge de ses lèvres et le rose de ses joues.