Nous nous étions glissés dans le parc à travers un trou de la haie. Nous nous avancions à tout petits pas et, cependant, je reconnaissais les lieux où j'avais si souvent joué sans penser à rien qu'à la douceur des minutes fugitives. Mais à présent, à l'attrait de notre escapade audacieuse, à l'attente de prodiges effrayants, se mêlait en moi une mélancolie que je n'avais point éprouvée jusque-là ; déjà je pensais à des choses qui avaient été et qui n'étaient plus, déjà les eaux du fleuve où la vie nous entraîne tous roulaient à mes côtés des feuilles mortes…
Miariza! c'était au pied de cet arbre que vous aviez caché vos trésors naïfs… O Miariza, lointaine petite amie, rêve d'une saison d'été, où étiez-vous alors et où êtes-vous à présent? Distinguez-vous seulement aujourd'hui, si vous vivez encore, le voyage que vous fîtes dans nos pays des visions que les douces nuits de là-bas conduisirent en votre enfance autour de vos sommeils? Avez-vous mis le feu au bûcher funéraire d'un vieillard qui vous adorait et que vous chérissiez? Avez-vous pensé quelquefois au petit Calixte, et, par delà les mers, lorsque le soir tombe, le son des clochettes aux frontons des pagodes éveille-t-il en vous le souvenir des Angélus, Miariza qui fûtes un jour Marie-Agathe et qui, redevenue Miariza, attendez sous les arbres en fleurs, parmi les pépiements des perruches roses, l'heure où le Vieillard Aboua vous conduira aux bords de la rivière Oguilé, plus désirable que notre Paradis?
Et voilà ce que déjà je me disais, sous les feuillages du parc resté le même et où Miariza ne reviendrait plus… Tout à coup, Lilette me poussa derrière un buisson en me faisant signe de me taire. A travers l'entrelacs des arbustes, nous vîmes venir ma tante de la Gontrie. Elle allait à petits pas et regardait çà et là dans le vague ; parfois ses lèvres remuaient et elle faisait des gestes comme si elle avait conversé silencieusement avec une personne invisible et présente. Soudain là-bas, sur la route, la grêle chanson d'une vielle s'envola. Il n'y avait rien là d'extraordinaire, car, souvent, de petits Savoyards passaient par chez nous en faisant sauter des marmottes aux sons de leur instrument. Mais ma tante, s'étant arrêtée, parut écouter avec attention. Puis elle pinça du bout des doigts ses cotillons, et se mit à évoluer en sautillant sur un rythme que ses seuls souvenirs devaient dessiner en son esprit. Léocadie Logardin dansait.
Elle dansait, la tête renversée. Ce fut d'abord une promenade avec des arrêts brusques durant lesquels elle ouvrait les bras et souriait. La promenade devint plus lente : il semblait décidément que quelqu'un fût là que la danseuse conduisait à sa suite et vers qui elle se retournait comme pour l'appeler. Le mystérieux invité dut s'enfuir, car la danse s'accéléra en poursuite circulaire ; et cela dura longtemps. Après quoi ma tante mima la douleur et le désespoir ; ses gestes étaient brusques et incohérents comme des sanglots. Autour des cercles que suivait la danse, elle était emportée ainsi que dans un tourbillon ; les cercles se rétrécirent de plus en plus ; elle finit par tourner sur elle-même, puis, brusquement, s'arrêta. Alors elle se tint sur la pointe des pieds, les bras levés, comme pour prendre l'élan et se précipiter dans un gouffre. Enfin, ce fut une fuite éperdue sous les futaies et la danseuse disparut à nos yeux. Nous entendîmes quelques instants encore, sous ses pieds rapides, le craquement des feuilles mortes.
Nous nous disposions à la suivre et nous sortions déjà de notre cachette quand l'apparition d'Anne nous cloua sur place. Notre vue parut l'épouvanter ; elle accourut et s'écria :
— Allez-vous-en, allez-vous-en vite, petits malheureux!…
Nous n'en voulûmes pas savoir plus long et nous partîmes, dans notre émotion, plus vite encore que nous n'étions venus. Malgré la chaleur accablante, Lilette bondissait dans les prairies, légère, sans paraître lasse ; combien cela dura-t-il? J'avais soif, le sang bourdonnait à mes tempes ; parfois elle se retournait vers moi en riant, moqueuse… Que de fois dans ma vie je devais me rappeler cette course!
Nous arrivâmes enfin. Quand nous atteignîmes la petite porte de notre jardin, les grondements du tonnerre retentissaient avec un bruit de rochers déracinés roulant aux flancs des montagnes.
Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre tante. Peu de temps après, elle retrouva la raison. M. Cabardos, le médecin, en revenant de sa visite quotidienne, l'apprit à ma mère : Mme de la Gontrie gardait le lit ; elle était extrêmement faible, mais aussi sensée que possible ; elle lui avait plusieurs fois demandé que ma mère, en venant la voir, m'amenât. Et M. Cabardos ajouta :
— Vous pouvez lui faire ce plaisir : la pauvre dame n'en a plus pour longtemps.