Et Lilette vint avec nous. Nous trouvâmes ma tante dans sa chambre, assise sur un fauteuil ; elle était fort pâle. Elle fit signe à Lilette et moi de nous approcher d'elle, puis nous embrassa en pleurant. Nous ne parlions guère. Par la fenêtre ouverte nous regardions les sommets bleutés qui découpaient le ciel. Nous écoutions tinter des milliers de clarines ; car, sur les penchants, les troupeaux dévalaient en se rapprochant des villages ; leurs toisons floconneuses les faisaient ressembler à des nuages blanchâtres errant le long des montagnes. Puis, au loin, un berger entonna la vieille chanson de notre pays :
Ces montagnes qui sont si hautes
M'empêchent de voir où sont mes amours…
La voix traînait longuement, comme désespérée, sur les derniers mots : « Mas amous ount soun… Mas amous ount soun… » L'écho les répétait dans les vallées prochaines. Les autres bergers, ayant reconnu le chant fraternel, de montagne en montagne, reprenaient en chœur le lent, mélancolique et bizarre refrain : Diretoun, toun tène diretoun… Et la sonorité de l'espace amplifiait jusqu'à l'infinité son des voix.
Baissez-vous, montagnes, plaines, haussez-vous
Pour que je puisse voir où sont mes amours!
C'était la fin du jour. Déjà les feux s'allumaient sur les monts ; les fumées s'élevaient toutes droites en gerbes grises qui s'épanouissaient dans les nuages. Les clarines tintaient encore, mais plus doucement : on eût dit que le brouillard montant voilait leur son comme les lignes du paysage. L'angélus se traîna le long du ciel. Ma tante écoutait le chant, frémissante et accablée.
Si je pensais les voir ou les rencontrer,
Je passerais l'eau sans peur de me noyer.
Ma tante se leva brusquement, poussa un grand cri… « Diretoun toun tène diretoun », psalmodiait une dernière fois le chœur pastoral… Elle essaya de s'avancer vers la fenêtre ; elle chancelait… Ma mère ouvrit une porte et appela la servante : « Anne! Anne!… » Des pas dans le corridor… Cependant maman courait vers ma tante qui venait de tomber lourdement sur le plancher. Anne entra. Je m'étais réfugié contre le mur et Lilette m'avait suivi. Comme il avait fait froid soudain! il me semblait qu'il n'y avait plus que de la neige dans mes veines ; et quel silence! On n'entendait plus rien que les douloureuses exclamations de ma mère et d'Anne, parfois…