Ma tante était morte. Les bergers avaient fini leur chanson.
Il y eut à l'enterrement la plupart des personnes qui avaient assisté au dîner donné par Barnabé de la Gontrie. Je les revis de près au banquet funéraire, qui était alors d'usage chez nous. Cette fois ma grand'mère avait bien voulu être des nôtres ; elle essayait de dissimuler sa joie, car elle savait vivre, mais elle n'y pouvait pas tout à fait parvenir. Sa vieille amie d'Houeilhacq, pour la flatter, lui disait à mi-voix :
— Dieu est comme les bons jardiniers, il coupe les branches pourries sur les arbres de son verger.
D'autres déploraient le sort de cette pauvre femme, et Barnabé de la Gontrie était, à les entendre, coupable de sa mort. Quelques-uns enfin plaignaient Barnabé aussi bien que son épouse, et je pense qu'ils avaient raison. M. Laubamont racontait :
— Il avait des ailes, il avait des ailes, et rampait pourtant à la façon d'un serpent. S'il est mort, c'est que je ne savais vraiment comment nourrir une bête aussi singulière.
Mais M. de Parpelonne lui répondait :
— Tout cela n'est rien, mon cher ami, à côté de ce qui m'advint un jour à Singapore…
Et peut-être bien que ces deux hommes étaient encore les plus sensés, qui poursuivaient leurs pensées familières sans se préoccuper d'événements dont nous ne sommes pas les maîtres et du vain bourdonnement de la vie.
L'après-midi, je m'égarai avec Lilette au fond du jardin. L'automne agonisait ; l'odeur déchirante des chrysanthèmes se mêlait à l'arome amer des feuilles moisies. Nous regardions, au ciel gris, très haut, passer des vols triangulaires de grues. Je pensais : « Le jour de Toussaint, je partirai pour Toulouse et l'on m'y enfermera dans un collège. » Quelle tristesse! Je serrais parfois très fort la main de Lilette pour me sentir enveloppé par le cher regard obscur de ses yeux. Je me répétais : « Elle est tout mon bonheur… elle est tout mon bonheur… Je veux le lui dire, il faut que je le lui dise. Et nous nous en irons tous deux, bien loin, je ne sais pas où… »
Mais je ne disais rien de tout cela ; je ne savais que dire : « Ma petite Lilette!… » Elle avait passé son bras autour de mon cou. Nous nous étions assis sur un banc, un vieux banc de pierre rongé de mousse. J'inclinai ma tête sur son épaule et je sentis ses fins cheveux caresser ma joue. Je n'y tins plus ; je me mis à pleurer à l'ombre de ce voile odorant et tiède. C'était si bon, c'était si doux, c'était… c'était… Est-ce que je savais? Et je murmurai éperdument :