— Lilette, Lilette, il faut nous marier nous deux ; promets-le-moi, jure-le-moi…
Elle ne répondit pas, mais ses petites mains serrèrent mon front et attirèrent ma face contre la sienne. Elle était grave, et dans ses yeux noirs, si près pourtant de mêler intimement leurs regards aux miens, l'énigme demeurait encore. Que m'importait? N'étaient-ils pas dès ce moment deux lacs profonds où j'étais heureux de laisser mon âme s'engloutir?… Et, nos bouches étant toutes voisines, il se trouva que le Prince Amour apprit alors à deux enfants le baiser qui est le plus précieux de ses trésors.
Ce fut en cet instant précis que ma grand'mère, qui nous cherchait, nous aperçut. Sa voix résonna, terrifiante, à côté de nous. Mais je restai seul ; Lilette, souple et rapide comme une biche, avait disparu.
— Holà! holà! voici un garçon qui commence jeune à s'en prendre à la vertu des dames. Attends un peu, mauvais sujet!
Je crois avoir dit que, malgré son âge, ma grand'mère était fort vigoureuse… Elle me souleva de terre et me tint pressé contre elle, les bras et les jambes battant le vide : je sentais la rougeur de la honte et de l'indignation me monter ou plutôt me descendre au visage, et les sarcasmes impétueux, qui allaient leur train au-dessus de moi, me pénétraient comme d'atroces piqûres d'épingles, tandis que je sentais sur mon derrière la brûlure de la fessée qu'elle m'administrait méthodiquement, d'une main allègre et impitoyable.
IV
Lilette, Lilette, je ne voulais pourtant pas davantage parler de vous…
Étant petit, je m'en souviens, quand je m'étais coupé ou égratigné, je ne pouvais pas me décider à laisser mon bobo tranquille avant de l'avoir envenimé… Mais alors une bonne fée veillait sur moi et arrivait toujours à point avec des trésors de tendresse et une provision d'arnica, tandis qu'à présent, hélas! je ne me donne plus impunément l'amer plaisir d'être le bourreau de moi-même.
Lilette, Lilette, je ne regrette pas les jours passés au collège, puisque je ne vous ai sans doute jamais mieux possédée que là. Oh! certes, vous n'étiez pas restée à Balem, là-haut, là-haut, sur la montagne, et je vous avais emmenée avec moi. Et n'êtes-vous pas avec moi aujourd'hui encore?… Mais en ce temps-là vous viviez dans mon espérance et, maintenant, vous êtes morte dans mon souvenir…
Il y a de longs soirs d'hiver où, dans l'étude tiède, grincent les plumes, où l'huile des lampes brûle en sifflant doucement ; on entend, au dehors, le long des murs, dans les rues désertes, gronder l'âpre vent du Languedoc… La tête entre les mains, je pensé à vous. Sur des feuilles éparses je trace les plans de la maison où nous vivrons l'un près de l'autre ; ma sollicitude n'a rien négligé ; je jouis déjà de votre surprise charmante ; vous parlez, vous me dites : « C'est vraiment dans le paradis que tu m'amènes… » Je dessine aussi un jardin, j'écris le nom des arbres dont il faudra peupler le verger… Je me souviens soudain de l'éclat de vos yeux quand vous suciez le miel des figues à même leur chair craquelée ; c'étaient presque des baisers que vous donniez à ces fruits et votre gourmandise avait pour eux un air d'amour ; et j'imagine la volupté de vous voir un jour, de la fenêtre où, tout heureux, je me dissimule, vous diriger, petite et blanche, vers les figuiers plantés là-bas à profusion…