Il y a des jours éclatants de lumière où, par les fenêtres ouvertes, m'arrivent les voix des gabariers qui chantent le long du canal ; des jurons, des coups de fouets, des piétinements de chevaux retentissent sur le chemin de halage… Tout au bout du canal je sais qu'il y a la mer… Je vois des vaisseaux déployer leurs voiles et fuir en frémissant sur les flots rosés, dans l'aurore… Je marque sur mon atlas les pays que nous visiterons plus tard : où serez-vous plus belle et douce qu'ailleurs, quels cieux iront le mieux à vos yeux, à vous toute?… N'est-ce pas que ce ne sera pas assez de toute la terre pour y promener triomphalement notre bonheur?…

Quand je revins à Sérimonnes pour les vacances, j'appris que M. Laubamont était allé s'installer provisoirement à Paris. La solution du problème qui le passionnait lui échappait toujours au moment même où il était assuré de la tenir ; pourtant il ne conservait aucun doute sur l'excellence et l'exactitude de ses formules ; donc l'insuccès était dû à l'insuffisance de son matériel scientifique ; mais il pensait trouver dans la capitale des machines et des laboratoires assez perfectionnés pour lui permettre de mener ses expériences à bonne fin.

Et, dès lors, ce fut tout à fait solitaire que je me promenai sous les vieux arbres du jardin natal. Je n'en éprouvai aucune tristesse ; c'était si bon de cultiver mes rêves à l'endroit même où ils devaient un jour s'épanouir en réalités! Il me semblait même que j'aurais été gêné par la présence de ma petite amie… Peu à peu, toute sa personne, telle que je l'avais connue, s'effaçait en ma mémoire et, à mesure que le temps détruisait telle ou telle partie de l'image tracée en moi, je la restaurais à mon gré. Ainsi Lilette se parait tous les jours de grâces et de vertus nouvelles.

Je possédais donc l'amante idéale, celle qui était à chaque instant selon mon désir et dont les sentiments et les pensées n'avaient rien de secret pour moi, puisque je me chargeais constamment de les lui fournir en leur donnant la teinte de mon âme et la couleur du temps… J'étais parfaitement heureux : au seuil de l'existence, l'imagination est industrieuse et fraîche, les illusions accoururent spontanément vers nous, nous n'avons pas encore de passé, nos fronts sont tournés uniquement vers l'avenir, l'espoir règne en maître et, comme il suffit au bonheur, il n'est alors jamais nécessaire que le bonheur soit réel pour avoir son prix.

Quelques mois plus tard, je vis arriver Guilhem Cabrit au parloir du collège ; le pauvre homme n'était jamais sorti de son village et, après avoir traversé Toulouse à ma recherche, il avait les yeux brillants et hagards des hommes que des mirages ont éblouis. Tout de même il avait pensé à m'acheter des gâteaux. Il me dit qu'il venait me chercher parce que Mme de Castel-Baigts, dont la santé n'allait pas très fort, voulait me voir ; je n'eus pas besoin d'en entendre plus long pour être tout à fait renseigné : ma grand'mère allait mourir et, pour la première fois, l'idée de la mort m'apparut dans toute sa force ; certes, j'avais moins aimé ma grand'mère que ma tante de la Gontrie, mais j'avais entrevu celle-ci comme dans un songe, elle avait été quelque peu pareille aux héros d'un conte, qui, le conte fini, s'évanouissent, tandis que celle-là, que j'avais connue dès ma naissance, me paraissait vaguement avoir existé depuis toujours ; je ne m'attendais pas plus à la voir disparaître que notre maison ou notre village… Et je pleurai beaucoup ; puis les gâteaux de Guilhem Cabrit me consolèrent.

A mon arrivée je trouvai ma grand'mère fort proprement couchée dans son lit, bien peignée et coiffée de sa plus galante cornette ; elle venait d'entrer en fureur parce qu'Ursule avait tardé à la poudrer. Ensuite sa méchante humeur parut ne plus avoir aucun motif précis ; comme de juste, en son état, la colère la fatiguait horriblement et c'était d'une voix cassée, lamentable, qu'elle maugréait. Ma mère s'approcha d'elle toute en larmes :

— Dites-moi, ma bonne maman, ce qui vous irrite si fort?

— Pensez-vous donc, répondit ma grand'mère, que ce qui va m'arriver soit chose bien amusante?

Le curé fit son entrée à quelques minutes de là. Contre toute prévision, il fut assez bien reçu ; nous le laissâmes seul avec l'agonisante ; quand nous rentrâmes dans la chambre, le prêtre avait administré les sacrements et ma grand'mère s'entretenait avec lui.

— Ainsi donc, lui demandait-elle, il est plus que probable que j'irai au paradis?