Le pauvre homme, un peu ahuri, ne trouva rien de mieux que de lui en donner la certitude.

— Tant pis pour moi, conclut ma grand'mère, car j'ai bien peur d'y mourir d'ennui.

Elle s'éteignit sur le matin, fort dépitée.

Ma mère, qui ne s'était séparée de moi qu'à regret, trouva dans son immense solitude une excuse pour ne plus me renvoyer au collège. Et je vécus près d'elle dans la plus douce nonchalance qu'ait jamais pu souhaiter enfant gâté. Je n'agissais qu'à mon plaisir, mais il faut dire que je trouvais mon plaisir un peu partout ; chaque saison, chaque jour, avait son charme pour le petit homme tranquille et méditatif que j'étais ; j'aimais les bêtes, les plantes, et le perpétuel mystère de la création et de la vie suffisait à me distraire en me remplissant d'une admirative curiosité. Je peuplais des volières d'oiseaux, des herbiers de fleurs, j'apprivoisais des couleuvres et des corneilles, j'observais dans des boîtes vitrées le travail des fourmis et j'élevais dans des cages savamment construites par moi de bruns grillons des champs qui, vers la fin de mai, se revêtaient d'ailes moirées et chantaient jusqu'à l'heure de leur mort.

Je passais des heures, dans le jardin, auprès d'un grand vivier sur lequel s'ébattaient les libellules bleuâtres ou mordorées en un vol mécanique, précis et prétentieux ; puis, posées sur un bout de bois sec, elles y puisaient durant quelques instants leur nourriture subtile d'insectes aériens. Sur l'eau savonneuse aux reflets de pierre de lune, les girins tournoyaient pareils à des gouttelettes de bronze vert ; parfois aussi apparaissait la grosse tache brune d'un dytique, coléoptère féroce, carnassier aux crocs aigus, qui plongeait soudain à la poursuite d'une proie de toute la force de ses pattes, rames velues…

Lorsque les vols de cigognes et des oies sauvages avaient traversé les nues et qu'on avait pleuré les morts pour la Toussaint, l'hiver arrivait, apportant la promesse des soirs pleins de grands feux, de tiédeurs câlines et de belles histoires. Assis aux pieds de maman, je me plongeais dans mes livres favoris ; j'accompagnais le Petit Poucet dans le repaire de l'Ogre, Gracieuse dans le char de Percinet, Robinson dans son île et Ulysse dans ses voyages ; d'ailleurs j'avais fini par en savoir davantage sur eux tous que Perrault, Mme d'Aulnoy, de Foë ou le vieil Homère ; il leur arrivait dans mon esprit mille aventures nouvelles que je me promettais bien de consigner tout au long par écrit ; c'est dire que je méprisais quelque peu mes auteurs les plus chers, qui avaient fini par passer à mes yeux pour des historiens ignares ou négligents. Bien souvent aussi je me substituais à mes héros, j'entrais véritablement dans leurs destinées, et je vivais en moi-même leurs vies embellies encore par des prouesses de mon invention.

Et, perpétuellement, pour fortifier mon courage et pour m'inspirer des ruses, j'avais près de moi, au cours de ces aventures, une petite fille dont je tenais la main et dont le regard brun me servait de bonne étoile.

M. de Parpelonne, que le départ de M. Laubamont avait laissé tout inquiet et désorienté, devint soudain un familier de notre maison. Son instinct de vieil homme mélancolique lui avait laissé pressentir en ma mère une amie qui prêterait indulgemment l'oreille aux récits de ses souvenirs. Nous le vîmes bientôt arriver à toute heure du jour ; nous le reconnaissions avant même qu'il parût, au bruit de ses bottes qu'il cognait durement sur les dalles du perron pour en faire tomber la boue des chemins.

Un jour, il nous annonça que son jeune ami Sulpice d'Escorral allait arriver de Vaugarrec pour passer avec lui un jour ou deux à Sérimonnes ; il demanda de nous l'amener, et, comme il paraissait surtout craindre que la présence de cet hôte ne lui enlevât le plaisir de ses visites quotidiennes, ma mère lui en accorda bien volontiers la permission. D'ailleurs, Sulpice d'Escorral n'était pas un inconnu pour elle ; jadis elle avait joué avec sa sœur Blanche dans le jardin de Sérimonnes ou dans leur domaine de Vaugarrec ; elle avait longtemps pleuré cette amie morte à vingt ans.

Sulpice d'Escorral entra chez nous par un clair après-midi de Noël. A la mode des gentilshommes de la montagne, il était sanglé dans un justaucorps de velours, guêtre de cuir fauve et coiffé d'un large feutre ; la rudesse un peu sauvage de ses gestes et de sa voix ne m'empêcha pas un instant d'être certain de sa bonté ; il était de haute taille et fort bien de sa personne ; je remarquai surtout ses yeux : bien que très bruns, ils semblaient parfois vagues et comme noyés d'invisibles larmes ; on comprenait que pour toujours sur leurs regards était tombé le voile des tristesses soigneusement ourdies dans la solitude.