Les souvenirs communs firent les frais de la conversation et, naturellement, on évoqua surtout le doux fantôme de la petite sœur disparue. Sulpice d'Escorral l'avait adorée. Ils avaient vécu l'un près de l'autre dans le désert de Vaugarrec, n'ayant pour toute compagnie qu'un chapelain, une vingtaine de grands chiens et quelques vieux domestiques ; leurs amis les allaient rarement visiter ; n'ayant eu à dépenser leurs cœurs que pour une mutuelle tendresse, ils avaient été l'un pour l'autre tout le bonheur et toute la vie.

Et M. d'Escorral racontait les lointaines années, les soirs d'hiver passés près de Blanche devant les hautes cheminées où flambaient les feux de chêne : le vent se ruait contre les murailles du château ou galopait en hennissant dans les prochaines ravines ; il y avait des nuits où les grands chiens, au chenil, hurlaient en grattant furieusement aux portes, comme s'ils avaient senti passer dans l'ombre des animaux fabuleux ; la campagne était pleine de froid et de terreur… Oh! quelle immense joie gonflait alors le cœur de Sulpice, à la voir, elle, dans la grande salle tiède et bien éclairée, coudre, rêver ou lire, le front rosé par le reflet du feu… Puis venait le printemps et, dès les premiers beaux jours, elle allait cueillir à brassées les jacinthes sauvages, elle en remplissait la chapelle et toute la maison ; et l'air qu'on respirait n'était qu'un parfum, grâce à cet ange… Elle était si belle, si bonne, si divinement pure, elle était la petite fée des sommets, la petite fleur des neiges…

— Oui, je me la rappelle bien, disait maman : elle ne semblait pas faite pour la terre… Quelle douce créature! On l'eût dite pétrie, âme et corps, avec la neige vierge de vos glaciers… Et comme son nom lui allait bien! Aurait-on pu l'imaginer s'appelant autrement que Blanche?

— N'est-ce pas?… n'est-ce pas, sanglotait le pauvre garçon en baisant la main de ma mère pour la remercier.

Non, Blanche d'Escorral n'était pas faite pour la terre ; comme ses sœurs, les jacinthes sauvages, elle n'avait même pas attendu le milieu du printemps pour mourir. Et Sulpice racontait encore l'agonie imprévue et brève de sa sœur, ses paroles déchirantes : « Ne me laisse pas partir, je t'aime tant!… » sa mort par un matin de la belle saison, les jardins de la contrée dévastés sur trois lieues, les jeunes filles jonchant de fleurs les sentiers de la montagne, quatre mules blanches portant le cercueil au sommet du pic d'Astaran et la fosse creusée dans un glacier pour que les éternelles neiges recouvrissent la petite morte d'un linceul digne d'elle ; et puis la tristesse tombant comme une chape de plomb sur les épaules du solitaire, le bruit étrange de ses pas dans le château en deuil, les heures affreuses où il croyait la voir, où il lui parlait, et, pour oublier, parfois, les courses folles dans la montagne, les chasses féroces et, parmi les hurlements des grands chiens déchaînés, les combats corps à corps avec les ours et les loups.

M. d'Escorral revint souvent frapper à notre porte. Je remarquai bientôt que, quand il était là, M. de Parpelonne se résignait à interrompre ses récits de voyages et ne tardait pas à s'endormir. Dans les premiers temps, c'était pour moi un malin plaisir de le réveiller par des taquineries, mais cela paraissait agacer maman bien plus que mes enfantillages ne l'avaient jamais fait et je me gardai bien de recommencer.

Notre nouvel ami nous parlait de ses montagnes, en vantait éloquemment la beauté, faisait entrevoir à mon imagination un fantastique paysage de pics grandioses, de cirques où dormaient des lacs, de ravins où bondissaient des gaves ; plus loin c'était le déroulement d'un plateau où des entassements chaotiques de rochers bleus déchiquetés figuraient à la tombée de la nuit des villes apocalyptiques ; enfin, au seuil d'une forêt de pin, sur la frontière même de l'Espagne, le château de Vaugarrec érigeait ses quatre tourelles, vestiges des temps où il avait à se défendre contre les hordes pillardes des Vascons et des Sarrazins.

Ma mère, me semblait-il, n'avait pas grande envie d'interrompre M. d'Escorral ; mais il fallait bien qu'elle parlât :

— Quel charme ce doit être pour vous, lui disait-elle, de vivre dans ces vieux murs, au milieu du passé et de ses mystères!

— Madame, répliquait Sulpice d'Escorral, il n'est pas besoin de se tourner vers les jours enfuis pour éprouver le vertigineux émoi que nous cause le voisinage des mystères. Nous sommes sans nul doute environnés par tout un monde d'êtres et de choses que la plupart des hommes, emportés par la vie, ne soupçonnent même pas. Mais la solitude affine les yeux et les oreilles ; bien que la nature de nos sens nous contraigne à ne pas tout voir, à ne pas tout entendre, celui qui vit dans le désert se sent bien souvent transporté sur les limites de l'inconnaissable. Alors il se rappelle les chansons et les contes des bergers ; il pense aux esprits des neiges, aux loups-garous, aux fées ; il donne à tous les vagues murmures dont les nuits sont pleines une signification profonde, et lorsque, parfois, les troupeaux pris de panique galopent éperdument sans se soucier de l'appel des gardiens ou que les chiens, tous poils hérissés, hurlent au clair de lune sans cause apparente, il frémit, car il comprend que ces humbles bêtes voient plus loin et plus clairement que lui…