Des personnes d'esprit morose et de médiocre jugement estimeront sans doute qu'il était inutile de mettre encore une fois en lumière une vérité d'autant plus indiscutable que les chansons des carrefours en font leur thème favori. Je répondrai simplement ceci : la vérité, qui passe pour être seule aimable, passe aussi pour être éternelle. Et toi, Lecteur, qui es assez subtil pour comprendre que les vérités éternelles ont existé de tout temps, tu m'excuseras de n'avoir pas songé à en chercher de plus nouvelles pour te les offrir.

Enfin, sois bien persuadé qu'à la différence de tant d'autres auteurs ou éditeurs je n'ai pas écrit cette préface pour excuser tant bien que mal la médiocrité du cadeau que je te fais. On t'a offert tant de livres riches, hélas! des seuls trésors du prince Eole, que tu ne perds plus ton temps à en peser aucun. Ce n'est pas moi qui aurai le cœur de te le reprocher ; mais cela m'engage à te dire que celui-ci est admirable, que je te souhaite de le croire et que, pour ma part, il y a beau temps que j'en suis sûr.

D.

Écrit en septembre 1865 par M. Calixte Vidal (de la Gontrie).

Ma sœur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre en ma retraite bordelaise de la rue du Vieux-Huchoir. Elle est entrée dans l'asile de la science environnée par un turbulent concert de frous-frous soyeux et d'éclats de rire. Comme elle est jeune et comme elle est belle! Bien que ma mère l'ait eue d'un second mariage et que je sois presque de seize ans plus âgé qu'elle, nous nous aimons très tendrement. Elle est arrivée ce matin pour choisir ses robes d'hiver et, demain, le train l'emportera de nouveau vers les Pyrénées et sa maison de Sérimonnes. Cette fois encore, elle n'a point oublié son pauvre grand. Elle m'a conté ses achats : elle a surtout parlé d'une robe de bal en soie ambrée avec des entre-deux en « blonde de Caen ». Moi, je contemple les yeux noirs de Jacqueline et ses lourds cheveux couleur de seigle mûr… A n'en point douter, voici une robe qui, de Sérimonnes à Tarbes, fera, cet hiver, bien des envieuses et vaudra bien des jaloux à ce bon Lassort.

Mais déjà ma sœur, en faisant la moue, a promené ses regards sur les objets maussades qui m'environnent. Voici les farouches in-folios, rangés en bataille sur les rayons de la bibliothèque, ou tristement épars sur le sol ainsi que des guerriers après le combat ; voici mes instruments d'astronomie, les télescopes dont les lentilles, dans l'ombre, sont braquées comme des yeux luisants et mauvais ; voici mes papiers noircis de grimoires, et les boîtes de mes violons alignées sur le sol, comme de petits cercueils où, pour un temps, les âmes musicales des mélodies sommeillent ; et voici partout la poussière des choses et, sur mon front, celle des souvenirs, qu'on nomme la mélancolie.

Et Jacqueline me gronde :

— Oh! le vilain, qui reste enfoui dans son trou, au lieu de revenir au pays, où il ne quitterait plus jamais sa petite sœur qui l'adore!…

Elle s'est jetée à mon cou et parle à présent tout près de mon âme. Ah! si c'était possible de partir avec Jacqueline, de recommencer la suite des jours et de les laisser couler doucement auprès d'elle, là-bas, dans la maison où je suis né, où elle vit heureuse à présent! Si la source des larmes ne s'était pas tarie à la longue, si je pouvais pleurer, devenir faible comme un enfant et me laisser guider par cette petite main, si c'était possible, mon Dieu!

Et Jacqueline dit encore :