— Écoute ; le soir, mon mari et moi, nous poussons quelquefois nos promenades jusqu'à ta demeure. Si tu savais comme le parc de la Gontrie est beau en ce moment! Bien avant d'y arriver, on sent l'odeur des magnolias ; ils sont en fleurs ; c'est une fête… Calixte, il faut revenir, il faut rouvrir les portes, il faut oublier.
Oublier!
Si Dieu le permettait, est-ce que cette grâce ne s'épanouirait pas en moi aujourd'hui, par ce bel après-midi d'été finissant, tandis que je sens contre mes joues, Jacqueline, la fraternelle caresse de vos bras et, dans ces tristes yeux, la jeune clarté des vôtres?…
Comme d'habitude, je ne réponds rien à la tendre requête de ma sœur ; je reste immobile près d'elle, les yeux cloués au sol ou perdus dans le vague ; puis je lui dis, d'une voix bien humble, bien suppliante, comme si je craignais qu'elle ne fût fâchée de mon entêtement :
— Petite sœur, je vais m'habiller, me faire très beau ; tu prendras mon bras… je serai si heureux… Nous irons dîner ensemble, et puis je te conduirai où tu voudras… Ce sera charmant de rentrer pour quelques instants dans la vie à côté de toi… J'avertirai Mme Lanselme, mon intendante ; tu dormiras dans ma chambre et elle fera mon lit dans la bibliothèque, ici…
Jacqueline m'embrasse encore. Je la quitte pour aller « me faire très beau ».
Oublier, Seigneur[1]!…
[1] Le lecteur sera gêné, durant ces premières lignes, par telle ou telle allusion à des événements qu'il ne connaît pas encore. Mais notre dessein bien arrêté est de ne rien changer aux notes de M. Vidal de la Gontrie (Calixte-Léonce). Un appendice explicatif, à la fin de l'Amour fessé, rendra compte de tout ce qu'il y a nécessairement de mystérieux dans cette sorte de prologue, et, entre autres choses, jettera quelque clarté sur les opinions tout au moins singulières que M. Vidal de la Gontrie professe un peu plus loin sur la musique. Avant qu'il nous raconte les aventures lamentables dont il fut témoin dans son enfance, que les curieux se contentent de savoir qu'il n'eut guère lui-même à se féliciter de la bonté du destin. (Note de l'Éditeur.)
Nous sommes allés dîner presque hors ville, dans un cabaret d'été où se réunit la jeunesse élégante. Jacqueline prenait naïvement plaisir à sa beauté. Les dandys se rapprochaient de nous, parlaient à voix haute pour attirer son attention et faisaient des mines en son honneur. Quelle jolie gaîté! Une fois elle s'est penchée vers mon oreille en murmurant :