Elle cessa brusquement de parler, comprenant, avec la merveilleuse lucidité de l'amour, la douloureuse inutilité des meilleures paroles. Et je restai, durant tout le voyage, appuyé contre elle, dans une épouvantable crispation de tout mon être, sans pouvoir rien dire, sans pouvoir même pleurer…
— Calixte, me demanda simplement ma mère comme nous arrivions à Sérimonnes, tu nous pardonneras bien d'avoir eu recours pour te guérir à un remède indigne de toi?…
Même à distance, même en considérant mon passé comme un étranger insensible pourrait le faire, j'essaierais vainement d'évoquer sans frémir la semaine qui suivit ce retour ; je sens encore vivante en moi l'horreur de ces jours accablés par la tristesse ou tourmentés par la colère, de ces nuits sans sommeil… Savez-vous ce que c'est que de ne plus dormir, d'entendre sans trêve une voix dans le silence, de voir un visage dans les ténèbres, de se souvenir avec cette minutie cruelle que l'esprit tourmenté par la fièvre apporte à ses travaux, de se répéter mille fois : « Il y a trop longtemps que la nuit dure, l'aurore ne reviendra plus. » Ah! je ne pense pas qu'on ait souvent, par amour, souffert de la sorte, et ceux qui auront lu ces pages trop vite ne m'accorderont sans doute que cette espèce de pitié qu'on a pour les malades, les exaltés, et les fous ; peut-être même mépriseront-ils tant de faiblesse ; mais le mépris m'est indifférent et je ne demande pas la pitié ; je voudrais seulement qu'on me comprît, je m'adresse à la raison et non pas au cœur. Ce que je pleurais alors, ce n'était pas un petit être vain et misérable, je pleurais un mort précieux : le cher espoir de toute ma vie ; où il n'y avait jamais eu que cet espoir, je ne voyais plus rien ; je ne me retrouvais plus quand je me cherchais moi-même, c'était la détresse absolue, la fin de tout, cet anéantissement de l'âme qui ne peut pas se concilier avec la vie persistante du corps et qui nous fait bientôt considérer celle-ci comme inutile et odieuse… C'est à ceux qui, pour quelque raison que ce soit, ont souffert ainsi, que je fais appel, tandis que je me revois, derrière Balem, assis au bord d'un gouffre où gronde le gave, les yeux fixés vers le fond. Qu'ils s'imaginent à ma place… Est-ce qu'ils n'auraient pas alors pensé qu'ils étaient lassés, qu'ils avaient bien sommeil? Est-ce qu'une main plus forte que leur volonté ne les aurait pas poussés vers cet abîme, est-ce qu'ils n'y seraient pas tombés, comme j'y suis tombé?
Oh! surtout, qu'on ne m'accable pas en me reprochant cette lâcheté suprême : ceux qui se sont jetés dans les bras de la mort et que la mort a repoussés emportent d'elle un souvenir qui est leur punition éternelle ; toutes les douleurs terrestres, même celles de l'amour, peuvent s'oublier ; mais ce qu'on n'oublie pas, lorsqu'on a sincèrement voulu mourir, c'est la minute où l'on se détache de la vie, le remords inouï qui suit l'acte que l'on a cru définitif… Désormais, celui qui est passé par là, quand le malheur reviendra vers lui, ne pourra même plus se consoler avec la pensée du grand repos ; il saura, lui, que les tempêtes qui l'assaillent ne sont rien à côté de l'affreuse nuit qui l'attend, et, à ces moments-là, il reverra dans toute son horreur la face implacable sur laquelle il souleva le voile.
Des bergers me ramassèrent inanimé au bord du gave ; par miracle je ne m'étais pas blessé gravement ; mais à la suite de cette émotion physique et morale je restai deux jours évanoui… Quel étrange sommeil! j'entendais vaguement les voix de mes parents, et je me disais : « Je suis mort, et mon âme est revenue vers ceux que j'aimais… » Quand je repris connaissance, Lilette sanglotait auprès de mon lit, je crois même que ce furent ses sanglots qui me réveillèrent tout à fait.
A quoi bon me torturer longuement avec le souvenir des jours qui suivirent, les seuls où j'ai connu le bonheur autrement qu'en rêve? Je revois, sans trop oser regarder ces images, une Lilette ayant enfin l'air d'être heureuse et confiante près de moi, pendant ma rapide guérison et nos courtes fiançailles ; je me rappelle nos promenades à la Gontrie, les ouvriers qui chantaient en réparant la maison où nous allions vivre, le cortège nuptial sur la route jonchée de roses, et puis, à la nuit, la vieille Anne ouvrant les portes devant nous deux avec des mots de bienvenue…
Nous avons, dans la vie, une heure triomphale, celle où précisément le rêve et la réalité se donnent la main. Alors nous sommes parvenus au sommet de notre existence ; nous pensons même un instant y pouvoir demeurer ; nous oublions que la vie est une étape et que nous n'avons pas le droit de nous arrêter en chemin ; bientôt nous nous sentons poussés en avant ; étonnés, nous essayons d'abord de résister, mais toute résistance est vaine et la descente commence sur l'autre penchant de la montagne, d'autant plus précipitée que le sommet atteint était plus haut…
J'ai été bref sur mon bonheur par pitié pour moi, je serai bref sur mes désillusions pour ne pas lasser la patience des autres. Mon infortune, je m'en rends bien compte, fut d'une vulgarité et d'une banalité lamentables : en deux mots, je fus ce qu'on appelle indulgemment un mari malheureux ; j'aurais même pu remplacer ces derniers mots par un seul… Mais pourquoi me couvrir davantage de ridicule, puisque je ne saurais pas même avoir la consolation de m'irriter contre les rieurs? J'irai même jusqu'à leur accorder qu'il eût été plus élégant et plus sage d'oublier bien vite cette mésaventure. D'autres n'y eussent point manqué. C'est dire que les événements n'ont d'importance que celle que nous leur attribuons, que par suite les douleurs ne gardent tout leur sens qu'en nous-mêmes, et qu'il est peut-être exagéré de taxer les autres hommes d'égoïsme toutes les fois que nos petites misères ne réussissent pas à les intéresser.
Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie. Que ces pauvres feuillets, qui contiennent tout le passé, aillent le retrouver, aillent dormir à la place qui leur est due : sous la poussière… Pourtant, mon Dieu, avant d'en finir avec tout cela, permettez-moi de me tourner vers vous et de vous dire :