Je ne pense pas que mon grand-oncle et Cécile Laubamont aient jamais eu beaucoup de bonheur ensemble. Durant une dizaine d'années Lilette trompa son époux tant qu'elle put, sans pour cela lui accorder les compensations de gentillesse, d'affabilité et de bonne humeur qui sont d'usage en cette circonstance. Surprise par lui comme elle se livrait sous le toit conjugal à son passe-temps favori, elle obtint son pardon et disparut le lendemain en emportant ses bijoux et quelques louis d'or. Il paraît qu'elle a traîné à Paris une vieillesse misérable après avoir eu dans la galanterie, sous le nom d'Eléonore de Sérimonnes, son heure de célébrité.

Un jour, tandis que de vieux amis de ma famille remuaient des souvenirs, j'entendis dire :

— Cette Cécile Laubamont ne valait pas un liard, mais Calixte avait aussi bien des torts.

Je ne sais pas si mon pauvre oncle avait bien des torts, mais je sais que la fugue de la jolie Lilette mit le comble au désespoir de son cœur. Durant plusieurs mois il ne sortit plus de chez lui et, les yeux pleins de larmes, il répétait sans cesse à ceux qui l'allaient voir : « Je paie la dette de mon oncle Barnabé… » Même, à partir de ce temps-là, il eut, comme disent les gens de chez nous, une étoile dans la cervelle.

Un beau jour il congédia ses domestiques, disposa tout à sa fantaisie dans la maison et en fit sceller les portes et les fenêtres. Ce fut fini par un clair matin de mai ; on entendait tinter tout le long du ciel les clarines des troupeaux que les bergers reconduisaient vers les montagnes ; c'était la fin des lilas et le commencement des roses. Mon oncle s'assit sur la dernière marche du perron, pleura longtemps, et puis s'en fut, les mains dans les poches.

Je l'imagine sur la route de la gare, avec le haut chapeau de paille, la cravate sombre et la redingote à boutons de métal que je lui connais pour les avoir vus sur son portrait ; il va lentement, la tête baissée, en faisant tourner sa canne. Alors je me rappelle que ma bien-aimée grand'mère Jacqueline disait dans mon enfance, en relevant mes cheveux sur mon front :

— Il ressemble à notre pauvre Calixte…

Et les images se brouillent dans ma tête. Ce n'est plus Calixte Vidal qui s'en va sur la route, c'est moi qui pars à mon tour, sans savoir où, désespéré par mon malheureux amour pour une Lilette encore inconnue.

Mon oncle se rendit à Bordeaux, où il acheta une maison dans la rue du Vieux-Huchoir. C'était un petit hôtel de fort bon style Louis XVI, assez délabré à la vérité, et dans le grand salon duquel une vieille dame avait fait auparavant l'élevage des souris blanches. Calixte Vidal s'en arrangea fort bien et ne prit même pas la peine de le faire réparer. Il y vécut solitaire, dévoré soudain par un grand amour de la science et plus précisément des sciences occultes.

Je l'imagine volontiers, penché jusqu'à l'aube sur Jamblique, les Mysteria numerorum ou la Kabbala denudata. Déjà, le long des quais prochains, les voix et les jurons résonnent, les chars roulent, les grues grincent ; sur le beau fleuve houleux, les brumes se dispersent lentement ; il vient par la fenêtre entr'ouverte une odeur fade de vase et de pierres mouillées. Mon oncle lit et, doucement, sur la table, une des petites souris blanches de la vieille dame, sans trop redouter le lecteur immobile, s'est avancée ; elle flaire, épie, cligne ses menus yeux roses et s'accroupit sur ses pattes de derrière, le museau levé, coquette, méfiante. Mais Calixte Vidal est toujours immobile, et le petit animal rassuré commence à grignoter un des in-folios épars avec un bruit de dents fines grêle et moqueur.