Les jours passèrent. Mon oncle s'absorba de plus en plus dans ses livres et se passionna surtout pour la magie blanche. Il fit même paraître un Traité des Elémentals et des moyens de s'en rendre maître par la musique (à Bordeaux, chez Magnion, un volume in-8o, avec des vignettes représentant des évocations accomplies par l'auteur selon sa méthode, 1867). Un an après, comme il avait pris l'habitude de jouer du violon sur son toit par les nuits de lune, il glissa, chut dans la rue, et se tua. On ramassa près de lui son violon qui miraculeusement était resté intact.
A la Gontrie, les plantes grimpantes avaient masqué les fenêtres closes et depuis longtemps s'étaient rejointes au-dessus du toit. Les moineaux et les pinsons pullulaient parmi ces fouillis de verdure. Ainsi, dans la maison délaissée, le passé dormait sous un linceul de chansons. C'est moi qui ai rouvert les portes, après que la mort de ma mère m'eut fait maître de ce domaine et que le désir me fut venu d'aller habiter un pays depuis quelques années abandonné par les miens.
Or, quand les rayons du soleil rentrèrent dans la demeure, ils vinrent frapper un tableau dressé à dessein au milieu du vestibule : des Satyres y fessaient l'Amour enchaîné. Je ne savais rien encore… Pourquoi, moi aussi, à sa vue me suis-je senti l'esclave d'une crainte mystérieuse, pourquoi n'a-t-il plus cessé de hanter les pensers de mes jours et les rêves de mes nuits? — Depuis, j'ai retrouvé à Sérimonnes les mémoires de l'oncle Vidal et j'ai compris. J'ai compris que le mauvais génie de notre famille avait attaché à cette image sa fatale influence. Une nuit, furtif, comme pour accomplir une œuvre de magie et conjurer un charme néfaste, je me suis levé, j'ai allumé du feu et j'y ai jeté le tableau. Qu'ai-je fait là? Insensé! ai-je détruit cette image dans ma mémoire?… Elle existe toujours, et elle n'existe plus que pour moi. C'est contre moi seul, à présent, que s'exercera la force malfaisante qui restait enclose dans ce sortilège.
Et j'attends dans l'antique demeure celle qui viendra m'apporter la douleur, moi qui, de toute une race sur laquelle semble s'être acharnée une si étrange fatalité, reste seul aujourd'hui : seul, car bien que Barnabé de la Gontrie n'ait plus reparu jamais, il est probable qu'à défaut du bienheureux pays terrestre où il avait espéré voir ses inquiétudes s'apaiser, il a atteint depuis longtemps le port obscur où nous irons tous faire un jour l'escale définitive.
TABLE
| PRÉFACE | [7] |
| Ma sœur Jacqueline Lassort est venue ce soir me surprendre | [11] |
| Au creux d'une vallée pyrénéenne | [21] |
| Ce fut une brillante journée d'avril | [36] |
| Après une demi-lieue de route | [47] |
| Lilette n'était pas là et la pluie tombait | [53] |
| Ce fut sur le tard de son mariage | [65] |
| Je comprends à présent la difficulté d'écrire l'histoire | [74] |
| Or, à deux années environ du départ de mon oncle | [93] |
| LETTRE ÉCRITE PAR BARNABÉ DE LA GONTRIE A SON ÉPOUSE, TANDIS QU'IL SE TROUVAIT EN L'ILE DE BALI | [98] |
| Si Cadet Rémoulat revint des pays lointains en hiver | [117] |
| De trois jours on ne revit pas mon oncle Barnabé | [182] |
| … C'est la nuit où notre voiture est entrée en quittant la Gontrie qui se perpétue | [162] |
| Il était dit que, jusqu'au bout, le ciel serait cruel pour ma pauvre tante | [162] |
| Lilette, Lilette, je ne voulais pas davantage parler de vous | [171] |
| M. de Parpelonne… devint soudain un familier de notre maison | [180] |
| Le jour où fut baptisée ma sœur Jacqueline | [194] |
| Le cours de cette histoire a rejoint celui de ma vie | [224] |
| APPENDICE A L'AMOUR FESSÉ | [231] |
ACHEVÉ D'IMPRIMER
le deux avril mil neuf cent six
PAR
BLAIS ET ROY
A POITIERS
pour le
MERCVRE
de
FRANCE