Un souffle de tristesse semble courber ces fronts prédestinés. Tous se taisent ; puis la reine s'efforce de sourire.

— Allons, Monsieur, le soir descend et l'on doit s'inquiéter de nous ; il faut que nous rentrions. Adieu! Adieu!…

Elle lui tend sa belle main à baiser, fait quelques pas, puis revient vers lui.

— Voudriez-vous, Monsieur, me dire votre nom?

— Que vous importe?… Un nom peut-être à jamais obscur!

— Il me serait doux de m'en souvenir.

— Je m'appelle André de Chénier.

Le vent s'est levé et, cette fois, c'est une avalanche de feuilles mortes. Il fait déjà froid ; oui, c'est bien l'automne, un indéfinissable, un immense automne, l'automne de tout, dirait-on. Et le soleil, au fond du ciel, est rouge, et les nuages, qu'il enflamme au-dessous de lui, semblent, ruisselant de cette tête tranchée, des flots de sang qui coulent et tombent au fond de quelque immense abîme.


A quoi donc me suis-je laissé aller, et que revenez-vous faire au-dessus de ma tête penchée, belles histoires du temps jadis?… C'est vrai, vous avez à ce point nourri mon enfance que je ne sais plus vous séparer des images qui lui étaient offertes par la réalité ; vous êtes ici à votre place et le cours régulier de ma pensée y devait naturellement entraîner l'une de vous… Mais à présent rentrez dans l'ombre, contes de ma grand'mère où le fantôme sanglant et poudré d'une reine passait, contes de ma vieille bonne Ursule où les loups-garous hurlaient en bondissant à travers la campagne nocturne et contes où se déroulaient à l'infini les aventures que je prêtais avant de m'endormir aux bergers qui, près de leurs bergères, jouaient de la cornemuse sur les rideaux de mon petit lit… Les souvenirs sont devant moi comme jadis devant le roi errant les têtes vaines des morts accourus en murmurant du fond de l'Erèbe ; qu'un seul d'entre eux, l'inexorable, s'approche à présent de la fosse où bouillonne le sang noir.