Je me rappelle avoir cherché un revolver dans ma poche avec l’idée de menacer Ceintras de lui brûler la cervelle s’il ne me donnait pas immédiatement sa parole d’honneur de remettre à son retour du Pôle l’exécution de ce projet insensé. Mais je n’avais pas de revolver… Ce furent, durant deux jours, des scènes terribles, puis Ceintras, m’ayant promis de partir une semaine après la noce, je compris que le plus court serait de céder et d’expédier l’affaire au plus tôt. Fort heureusement, les parents de la jeune fille et la jeune fille elle-même ne voulurent plus entendre parler de mariage lorsqu’ils surent que Ceintras entreprendrait huit jours plus tard une expédition polaire. Tout fut définitivement rompu lorsqu’il leur eut avoué, sous le sceau du secret, avec l’espoir de se poser en héros à leurs yeux, dans quelles conditions cette expédition serait accomplie.

On peut penser que mon pauvre ami, vexé et navré comme il l’était, ne fut précisément pas un très agréable compagnon de voyage. Mais je n’y prenais guère garde ; je pensais être enfin au terme de mes peines, et avoir réduit à l’impuissance le mauvais vouloir ou plutôt le fâcheux caractère de Ceintras ; je me disais qu’une fois installé à Kabarova il devrait évidemment se contenter de préparer avec soin le succès de notre entreprise ; et en effet, il était assez difficile d’imaginer d’où pourrait venir dans les solitudes de la toundra le vent qui lui soufflerait une nouvelle lubie.

Les premiers événements semblèrent justifier ces prévisions optimistes. Dès le lendemain de notre arrivée, nous commençâmes à dresser le hangar portatif où nous devions abriter notre aéronef, et à remonter celle-ci pièce par pièce, — tout cela malgré les fatigues d’un long voyage qu’il avait fallu, à la fin, accomplir à l’aide d’inénarrables véhicules, dont les meilleurs étaient réservés à nos matériaux et à nos appareils… — Nos ouvriers, que nous avions mis au courant de nos intentions, nous aidèrent avec un dévouement et un enthousiasme admirables : la lutte raisonnée de l’homme contre la Nature a pris aujourd’hui toutes les apparences d’une religion, et ce fut d’un cœur analogue à celui des vieux maçons constructeurs de cathédrales qu’ils s’employèrent à établir la machine qui devait dérober à la Terre un de ses derniers secrets.

Quant à nos hôtes, c’étaient de braves gens, merveilleusement pieux, ivrognes et simples d’esprit. Durant les après-midi des dimanches que nous passâmes à Kabarova, nous les vîmes sous la direction de trois moines sordides qui desservaient dans ce pays sauvage le culte orthodoxe, exécuter d’interminables processions, durant lesquelles leurs gosiers bien humectés entonnaient d’ineffables cantiques d’action de grâce en l’honneur des icones que des bras mal assurés véhiculaient sous des dais de peau de renne. Les autres jours, la population du village passait de longues heures à nous contempler ; assis par terre, hommes, femmes et enfants nous adressaient sans répit de bons sourires huilés par les tartines de graisse de phoque qu’ils engloutissaient sans discontinuer, d’un appétit tranquille et insatiable. L’interprète leur ayant annoncé que notre intention était de nous envoler dans les airs plus haut que les oiseaux, leur sympathie se transforma en une adoration respectueuse et craintive ; et ils commencèrent alors à murmurer autour de nous de monotones mélopées qu’ils accompagnaient en frappant des mains et que nous sûmes bientôt être des chants à la louange de nos mérites. Tout cela ne nous empêchait pas de les tenir à l’œil ou de monter la garde autour de nos bidons d’essence dont ils auraient bu, à l’occasion, faute de mieux, quittes à redoubler par la suite de dévotion à notre endroit.

Le hangar établi, une semaine de travail modéré devait nous suffire pour remonter définitivement le ballon. Mais, tandis que mon enthousiasme croissait à mesure qu’avançaient les préparatifs, Ceintras, lui, se laissait aller de plus en plus à une mélancolie morne ; non qu’il ne fît tous ses efforts pour mener l’entreprise à bonne fin, mais il semblait bien plutôt accomplir avec conscience et résignation un devoir imposé qu’agir sous l’impulsion de la folie entreprenante et pleine d’ivresse d’un explorateur ou d’un inventeur qui se voit arrivé tout près du but. Il était loin, le Ceintras illuminé et fervent du soir de notre rencontre ! Des heures durant, il restait avec les ouvriers, donnant des ordres, examinant avec une minutie qui me rassurait, — car elle manifestait son évidente envie de réussir, — les moindres parties de l’appareil. Puis, aux moments de repos, il se disait rompu de fatigue et dormait aussitôt, ou feignait de dormir, évitant ainsi toute conversation avec moi. Parfois, pris d’une légère inquiétude devant son air découragé, je lui demandais en lui montrant le ballon :

— Ça marchera ?

Il répondait invariablement, d’une voix blanche et sans expression :

— Ça doit marcher.

Mais vers le cinquième jour, brusquement, il parut prendre à tâche de retarder le travail des ouvriers. Il augmentait les heures de repos, se disant à bout de forces ; puis, comme je le harcelais, le suppliant de reprendre son travail et lui rappelant que la saison s’avançait, il revenait au chantier, faisait démonter sous un prétexte futile, quelque pièce de l’appareil qu’il fallait ensuite remonter, si bien que notre ballon menaçait fort de ressembler à la toile de Pénélope.

Le septième jour, comme je me demandais avec anxiété ce qui allait advenir, Ceintras, incapable de contenir plus longtemps la pensée qui le rongeait, leva la tête de la tâche sur laquelle il était penché et me dit brusquement :