— Si nous remettions l’expédition à l’an prochain ?

Je le regardai avec stupeur, mais, à l’expression craintive de sa physionomie, je compris aussitôt qu’il serait sans défense devant une volonté ferme, et, avec une voix dont le calme résolu me surprit moi-même :

— C’est impossible, lui dis-je ; d’ailleurs, il est maintenant trop tard. Le navire qui doit venir nous chercher est en route.

Le matin même, en effet, décidé à brusquer les événements, j’avais fait partir un de nos hommes pour la première station télégraphique, avec une dépêche destinée à avertir le capitaine du bâtiment qui, tout équipé, attendait nos ordres au fjord d’Hammerfest, en Norvège.

— Tu as raison, dit-il, il vaut mieux en finir et, si c’est la mort qui nous attend là-bas, ne pas prolonger cette agonie atroce…

Lamentable inconséquence des hommes ! Ceintras qui, avant de me rencontrer, avait tant de fois broyé du noir à la pensée qu’il ne réaliserait jamais son rêve d’expédition polaire, craignait la mort, à présent que le destin était sur le point d’exaucer son vœu !

Le soir venu, assis au seuil de notre maison de planches, il resta un grand moment le regard fixe et vague, comme hypnotisé par le monotone ondulement des solitudes qui, au devant de nous, s’étendaient grises, à l’infini…

Énervé par son immobilité, je me promenais de long en large, en sifflotant, avec un air moqueur qu’il n’eût pas en toute autre circonstance supporté aussi patiemment. Il semblait toujours ne pas remarquer ma présence. A la fin, exaspéré, je heurtai rudement sa botte avec mon pied, en lui criant dans l’oreille, de toutes mes forces :

— Hé ! Ceintras !

Je me repentis aussitôt d’avoir agi si cavalièrement, car, avec le caractère irascible de Ceintras, il fallait s’attendre à tout. Mais il avait, pour l’instant, mieux à faire qu’à se formaliser de mon manque de courtoisie. Il me regarda comme s’il s’éveillait d’un pénible cauchemar et, d’une voix un peu incertaine, il me dit :