Le temps prévu pour l’arrivée de celui-ci à Kabarova nous laissait environ une quinzaine de jours devant nous. Ceintras trouva là le prétexte d’une dernière tergiversation ; elle eut lieu comme nous montions dans la nacelle du ballon pour effectuer les essais :

— Et si nous avions fait venir le navire pour rien, me dit-il soudain… Si maintenant, pour une raison ou pour une autre, le ballon ne nous donnait pas une entière satisfaction ?…

— Nous partirions quand même, répondis-je, c’est à toi de prendre toutes les précautions pour sauvegarder ta glorieuse existence ! Et puis, tu me l’as dit toi-même, ça doit marcher. Ce n’est pas le moment de devenir pessimiste.

D’ailleurs, comme les événements allaient le prouver aussitôt, il n’avait aucun motif de le devenir. L’immense machine reposait sur le sol, amarrée par des câbles à des poteaux. Les amarres rompues, elle ne quitta pas de suite la terre, la force ascensionnelle au moment du départ ne devant pas dépasser le poids brut de l’appareil. Mais une fois le moteur mis en mouvement, l’air réchauffé dans la sphère de cuivre alla dilater l’hydrogène de l’enveloppe et le ballon commença à s’élever ; pour activer au besoin la rapidité de l’ascension il eût suffi d’injecter en outre dans l’enveloppe une certaine quantité de l’hydrogène comprimé tenu en réserve dans les obus. Comme on le voit ce dispositif ne nous permettait pas seulement de nous dispenser de lest, il nous donnait aussi la faculté précieuse d’atterrir où bon nous semblerait et de repartir ensuite à notre gré.

Il y avait dans la lente ascension de la machine se délivrant pour la première fois des chaînes de la pesanteur tant de souple docilité jointe à tant de majestueuse puissance, que toutes sortes d’émotions puissantes, — orgueil, admiration, respect presque religieux de nous-mêmes et de l’œuvre, — firent battre éperdument nos cœurs. En vérité ces triomphales minutes n’étaient pas payées trop cher par les inquiétudes, les ennuis et les mille difficultés exaspérantes au milieu desquelles je me débattais depuis de longs mois. Lorsque le moment décisif fut arrivé, que nous eûmes atteint l’altitude suffisante et que Ceintras, fermant pour un instant le tuyau par lequel l’air chaud arrivait dans l’enveloppe, eut embrayé l’hélice propulsive, toutes nos querelles, tous nos dissentiments furent oubliés, et nos mains s’étreignirent tandis que nous cherchions en vain des mots dignes d’exprimer notre bonheur et notre mutuelle reconnaissance.

Tout cela était d’un heureux augure et il faut bien dire que rien ne le démentit. Je n’ai pas, du reste, le dessein de raconter nos expériences par le menu ; ce serait fastidieux et inutile. Durant les dix jours qui suivirent, le ballon accomplit plus de 3000 kilomètres et resta en état de marche sans qu’il eût été nécessaire de renouveler notre provision d’essence et d’hydrogène. Les menues mésaventures que nous eûmes à subir ne servirent en définitive qu’à affermir davantage encore notre confiance. C’est ainsi qu’une fois, à une centaine de kilomètres de Kabarova, notre moteur resta en panne par suite d’un excès d’huile et d’un encrassement des bougies ; le ballon atterrit doucement, nous procédâmes à un nettoyage rapide des cylindres, puis le moteur fut remis en marche, le ballon s’éleva de nouveau et nous rentrâmes au port d’attache avec un retard d’une demi-heure à peine sur l’horaire prévu. Une seule modification importante fut apportée à la machine durant ces derniers jours : nous renforçâmes les amortisseurs destinés à éviter les heurts au moment des atterrissages et nous les disposâmes d’une façon nouvelle, qui devait nous permettre d’atterrir sans danger dans des espaces extrêmement restreints.

Je crois également inutile de raconter notre voyage de Kabarova à la terre François-Joseph. La lente navigation dans les mers boréales, les brumes opaques qui semblent être là depuis des siècles et des siècles et ne s’entr’ouvrir qu’avec peine ou paresseusement pour laisser passer le vaisseau, l’inquiétude perpétuelle des glaces dans les étroits chenaux d’eau libre à mesure qu’on se rapproche de la banquise, les icebergs flottant au loin comme des brumes plus pâles dans la brume, tout cela est connu par les relations des explorateurs et n’a rien à faire dans mon histoire, surtout lorsque je pense que mes jours, sans doute, sont comptés.

Le ballon, dont on n’avait pas eu besoin de démonter la partie mécanique, fut regonflé et prêt à partir cinq jours après notre débarquement. Il ne me reste qu’à reproduire ici le document écrit en double dont nous gardâmes un exemplaire et dont l’autre fut confié aux soins du capitaine la veille même de notre départ.

« Le 18 août 1905, le Tjörn, bâtiment norvégien, capitaine Hammersen, a déposé à l’extrémité sud de la terre François-Joseph MM. Jacques Ceintras et Jean-Louis de Vénasque, sujets français, domiciliés l’un et l’autre à Paris, 145 bis, avenue de la Grande-Armée, lesquels sont partis de là le 26 août pour tenter d’atteindre le Pôle Nord en ballon dirigeable. Un autre document a été remis par eux à M. Henri Dupont, domicilié à Paris, 75 rue Cujas, chef de l’équipe d’ouvriers qui les assista durant la période des essais à Kabarova (Russie). En cas de réussite Hammersen, capitaine du Tjörn, H. Dupont et les autres hommes de l’équipe confirmeront l’exactitude des dits documents. En cas d’échec et de disparition définitive des deux explorateurs, ils sont priés de divulguer les faits dont ils ont été témoins. MM. Ceintras et de Vénasque tiennent à cette divulgation moins pour la satisfaction, d’ailleurs légitime, d’être inscrits au nombre des victimes de la science que pour donner un exemple et un enseignement à ceux qui, ayant dès à présent conçu, par suite des progrès de la navigation aérienne, des desseins analogues, seraient tentés de les réaliser à leur tour. »

CHAPITRE IV
PROPOS ENTRE CIEL ET TERRE