— Coupez les amarres !

Et, une à une, après le brusque bruit des coups de hache, les cordes tombèrent en claquant sur le sol sec. L’équipage tout entier nous avait accompagnés, les mains s’étaient tendues vers nous ; déjà nous étions dans la nacelle. Il y eut alors quelques minutes d’impressionnant silence. Les hommes s’étaient rangés autour de nous et ne bougeaient plus.

Je les regardai. A n’en point douter, ces fils des Wikings, ces matelots hardis qui, bien avant Christophe Colomb avaient traversé l’Atlantique sur leurs barques vermillonnées et découvert, sans le savoir, un monde, sentaient, en nous voyant partir, gronder au plus profond d’eux-mêmes leur héréditaire besoin d’aventures ; ce n’étaient pas seulement l’étonnement et l’admiration, mais une naïve envie, un obscur regret de n’être pas de la fête, qui faisait à cette minute étinceler d’un éclat passager leurs yeux pâles de riverains des mers du Nord.

Un chien resté à bord du navire se mit soudain à hurler ; j’eus alors la sensation de l’irréparable ; je devais être très pâle, mais Ceintras l’était affreusement ; il chancela en s’avançant vers le moteur et je vis ses doigts trembler sous l’épaisseur des gants fourrés tandis qu’il agissait sur le levier de mise en marche. Alors, en cet instant suprême, s’imposa à mon souvenir l’image d’autres pays, pleins d’animation, de soleil, de vie… C’était cela que nous avions quitté, peut-être pour toujours ! J’eus durant quelques secondes la certitude horrible d’avoir jadis frôlé bien des fois le bonheur sans m’en douter, d’avoir désespéré trop tôt de ma guérison et d’avoir lâché la proie pour l’ombre…

Mais le fracas du moteur déchirait le silence, nous perçûmes des frémissements dans les muscles de corde et de métal de l’immense bête impatiente de prendre son essor. Enfin elle s’éleva tout à coup, et si vite que Ceintras dut presque aussitôt modérer la dilatation de l’hydrogène. Alors, dominant le bruit du moteur, ce fut une acclamation formidable qui, nous rattrapant dans notre vol, monta jusqu’à nous de la terre ; devant cette tempête d’enthousiasme mes idées noires et mes pensées accablantes s’éparpillèrent, se dissipèrent comme des feuilles mortes au vent. Accoudé à la galerie, je saluai une dernière fois de la main ceux qui nous acclamaient.

A ce moment toute la grandeur de l’œuvre que j’avais accomplie inconsciemment, en ne poursuivant pas autre chose que la satisfaction d’un égoïste désir, m’apparut, et ce fut une merveilleuse aubaine sur laquelle je n’avais pas compté. Comme aux premiers instants de nos essais, mon cœur battit éperdument, et cette fois, ce n’était plus seulement à l’espoir d’un rêve bientôt réalisé qu’il devait cette impulsion enivrante, mais à un sentiment supérieur et plus doux : dès à présent, quoi qu’il dût advenir par la suite, j’avais la certitude de n’avoir pas vécu une vie inutile et de pouvoir tout au moins fournir dans l’avenir au reste des hommes un exemple illustre d’initiative et de volontaire audace.

Ceintras avait été lui aussi visiblement flatté et réconforté par l’acclamation. Mais son incorrigible vanité entraînait ses pensées dans un autre sens que les miennes :

— Que sont ces ovations, s’écria-t-il soudain, à côté de celles qui nous attendent à notre retour !

Je ne pus m’empêcher de le considérer avec quelque pitié. Puis à la pitié succéda l’irritation. La phrase ridicule avait rompu le charme. Depuis plus d’un quart d’heure les hélices propulsives avaient été embrayées ; déjà le navire s’évanouissait derrière nous, et les hommes, dont les regards nous accompagnaient encore, n’étaient plus que des taches noires sur la neige. Aussi loin que ma vue pouvait s’étendre, je n’apercevais que la monotone blancheur des solitudes polaires. Le froid commençait à nous engourdir et nous entrâmes dans la « chambre de chauffe » dont la porte fut soigneusement fermée.

Alors nous nous aperçûmes que nous n’avions plus rien à nous dire. Ceintras s’absorba en silence dans le réglage des manettes, et moi, après avoir vainement tenté de nouer quelque conversation je m’abandonnai au fil d’une vague rêverie. Bientôt, bercé par le bruit monotone du moteur et accablé par les fatigues des jours précédents, je me sentis peu à peu envahi par une profonde somnolence. Je crois que j’étais arrivé au bord même du sommeil lorsque Ceintras me tira soudain par la manche en s’écriant hargneusement :