— J’ai faim !

Il marmotta ensuite quelques imprécations et je compris qu’il pestait contre le peu de soin avec lequel je m’acquittais de mon rôle. N’étais-je pas le cuisinier en chef de l’expédition ?

Reconnaissant qu’en principe le reproche était mérité, ou trop ahuri encore pour avoir grande envie de récriminer, je me mis en devoir de donner satisfaction à mon compagnon. Je dois dire qu’il n’était pas besoin, pour préparer nos repas, d’avoir de grandes connaissances culinaires. Nos approvisionnements consistaient surtout en aliments d’épargne, — cacao, thé, café, tablettes de viande comprimées, — en biscuit, et en diverses conserves toutes prêtes qu’il suffisait de faire chauffer un instant au bain-marie, sur notre fourneau électrique. Ceintras qui entendait ne pas se priver même du superflu avait adjoint à tout cela des confitures, des gâteaux secs, des liqueurs, de vieux vins, du champagne !

Peu après, je disposai sur la couchette, qui était à deux fins et qui devait également nous servir de table, du biscuit, deux bouteilles de bordeaux, du jambon et un civet de lièvre dont le fumet chatouilla mes narines de la plus délicieuse manière.

— Voilà, dis-je triomphalement, un repas que Nansen eût payé bien cher à certains moments de son voyage.

Bien entendu Ceintras ne fut pas de mon avis : le civet n’était pas assez chaud, le bordeaux ne devait pas se boire si froid, le biscuit lui occasionnerait certainement une maladie d’estomac… Avec la meilleure volonté du monde je ne pouvais pas cependant aller lui chercher des petits pains ! Du reste, tout en grommelant, il fit disparaître une bonne moitié des mets ; je n’eus pas grand’peine à me charger du reste, et, ce repas pourtant copieux ne nous suffisant pas, nous y adjoignîmes des fruits en conserve et une bonne lampée de rhum. Il faut noter ici, — chose assez curieuse étant donné le peu de forces que nous dépensions, — que nous éprouvâmes durant tout le voyage un formidable appétit.

Nous jouissions dans l’une et l’autre partie de la cabine d’une température très douce et, quand notre festin fut terminé, nous eûmes la sensation d’un absolu bien-être. De temps à autre nous essuyions du revers de nos manches la buée épaisse et les fleurs de glace qui s’amoncelaient sur les hublots, et, au dehors, c’était toujours le monotone paysage que les récits des explorateurs nous avaient rendu familier. Pourtant, sous l’influence d’une exaltation fiévreuse ou d’un étrange pressentiment, je ne renonçais pas à mon espoir de contempler avant peu des prodiges et, bien que prévoyant de la part de Ceintras des mots ironiques et des haussements d’épaules, je ne me lassais pas d’exprimer cet espoir à tout moment.

— Ceintras, qui sait ce que nous allons trouver au terme de notre voyage ?

— L’axe de la Terre, parbleu ! me répondit-il à la fin en ricanant.

Je répétai sur un ton interrogatif et assez niais :