Je m’avançai et je regardai. Il avait ouvert les deux larges hublots de l’avant, une immense lumière violette venait d’apparaître à l’horizon et nous allions vers cette lumière.
CHAPITRE V
LE JOUR VIOLET
La mort n’est que la plus inintelligible des énigmes et ce qui nous terrifie surtout en elle c’est l’inconnu. Il semble que la peur de mourir et l’horreur de ne pas savoir, de ne pas comprendre soient deux sentiments très voisins et que l’on ait eu raison de nommer l’angoisse qui nous étreint devant un fait inconnaissable « le frisson de la petite mort ». Je ne pense pas avoir jamais mieux éprouvé ce sentiment que dans les premières minutes qui suivirent l’apparition de la lueur. Ainsi, après avoir ardemment souhaité des prodiges, je tremblais à leur approche.
Les mains crispées sur la balustrade de la galerie extérieure, je sentais la sueur perler à mes tempes, malgré l’affreux froid cinglant contre lequel dans mon émotion et ma hâte je m’étais peu soucié de me prémunir. Cependant, à mesure que nous avancions vers elle, la lueur envahissait de plus en plus l’horizon. Dès ce moment nous pouvions nous rendre compte de ce qu’il y avait en elle d’étrange et, pour mieux dire, de « jamais vu ». Aux yeux humains la flamme du soleil apparaît comme un calme et serein rayonnement de clarté uniforme ; au contraire, cette lumière-là n’était pas immobile ; on eût dit le reflet contre le ciel d’une immense torche invisible qui, par instants, eût vacillé ; d’autres fois de larges ondulations la parcouraient d’un bout à l’autre parallèlement au sol et elle ressemblait alors à un grand drapeau immatériel et étincelant dont le vent eût fait frémir l’étoffe.
— Qu’est-ce donc ? murmurai-je enfin d’une voix à peine distincte.
Mon compagnon me répondit par un geste très vague, puis :
— Peut-être une aurore boréale, dit-il, une prodigieuse aurore boréale… ou un autre phénomène météorologique que l’on n’avait pas eu l’occasion d’observer avant nous…
Du reste, il ne paraissait pas trouver lui-même cette explication très satisfaisante ; sa physionomie exprimait à la fois l’inquiétude et l’irritation. Il ajouta, sans doute pour permettre à sa perspicacité de triompher au moins sur un point :
— En tout cas mes prévisions en ce qui concerne une température plus clémente se réalisent. Regarde le thermomètre…
Mais cela ne m’intéressait pas. Je me faisais l’effet d’être au bord d’un gouffre et de chanceler pris de vertige ; il aurait fallu pour m’empêcher de sombrer que Ceintras me fournît, — pareille à une branche où m’accrocher, — une explication rationnelle de l’étrange phénomène. Je l’interrompis et sur le ton suppliant d’un condamné à qui l’on a déjà refusé sa grâce et qui n’a plus qu’une ombre d’espoir :