— Mais cette lumière, dis-je, cette lumière ?…
— Attends un peu, me répondit-il avec quelque impatience ; nous arrivons, nous allons nous rendre compte.
Nous avions gagné, sans nous en apercevoir, une altitude assez élevée, la tiédeur relative de l’atmosphère qui nous entourait ayant été cause d’une dilatation progressive de l’hydrogène. Et nous pouvions voir au-devant de nous la neige blanche et grise sur une distance d’environ cinq cents mètres se colorer ensuite d’un reflet violet ; la ligne de démarcation entre la clarté pâle du pôle où nous naviguions encore et la surprenante zone lumineuse semblait d’une netteté parfaite, comme celle qui, dans une rue, lorsque le soleil est oblique, sépare le côté que ses rayons atteignent directement de celui où tombe l’ombre des maisons.
Une minute plus tard nous étions au seuil même du mystère.
Comment rendre la première impression que je reçus de ce paysage ? Avez-vous quelquefois placé devant vos yeux un verre de couleur foncée ? Même lorsque le soleil luit de tout son éclat, on dirait que l’horizon se rétrécit, que le ciel s’alourdit ou se rapproche de la terre ; les parties claires prennent un aspect livide et le moindre coin d’ombre devient le repaire de la peur. Tout enfant, lorsque je jouais dans le vestibule du château, je m’amusais parfois à regarder le jardin par une porte où étaient enchâssées des vitres de colorations différentes et à m’imaginer que j’étais entré dans un autre monde, ou que le ciel avait pris cette teinte pour toujours ; quand j’arrivais à m’en persuader, c’était une sensation horrible d’accablement et de tristesse ; l’atmosphère me paraissait soudain irrespirable ; je n’osais pas bouger, car il me semblait que l’air en devenant moins clair était aussi devenu moins fluide et que le moindre mouvement serait pénible comme le transport d’un pesant fardeau. Ainsi, le plus longtemps et le mieux que je pouvais, je consolidais l’illusion pour accroître mon angoisse, jusqu’au moment où les nerfs tendus, la gorge serrée, prêt à fondre en larmes, j’ouvrais la porte tout à coup. Alors je remplissais éperdument mes yeux de l’azur limpide et familier, je courais, je respirais à pleins poumons, c’était la fin d’un cauchemar, une libération merveilleuse… A présent je me trouvais à peu près dans le même état d’esprit que lorsque j’avais, aux jours de mon enfance, longtemps regardé le parc à travers la vitre violette, mais cette fois il m’était impossible d’ouvrir la porte.
Tant que nous eûmes encore la neige au-dessous de nous, son reflet clair atténua quelque peu sur nos visages et sur les objets environnants le caractère fantastique que leur donnait cette lumière à la fois éblouissante et sombre. Mais la température continuait à s’élever, et, çà et là, le sol se laissait entrevoir. Quelques minutes s’écoulèrent encore et, bientôt les derniers vestiges de neige s’évanouirent à nos yeux complètement. Le thermomètre marquait + 6° centigrades ; surpris par cette tiédeur brusque, nous ruisselions de sueur ; nous étions en outre accablés par la fatigue, l’émotion, et l’attente anxieuse de ce qui allait arriver.
Bientôt apparurent vaguement des végétations. Autant que nous pûmes en juger tout d’abord, — car nos yeux avaient peine à faire leur besogne dans cette clarté à laquelle ils n’étaient pas accoutumés, — ces plantes devaient appartenir à différentes espèces de fougères et de cactus et ne pas s’élever à plus d’un mètre au-dessus du sol. Celui-ci s’était couvert d’un gazon court et dru, et à perte de vue s’étalait sans nul accident au devant de nous. Le paysage n’avait véritablement plus rien de terrestre. Ce fut bien pire lorsque, soudain, le manteau de brume qui couvrait l’horizon se déchira et que le soleil du Pôle apparut au bout de la plaine, immense et pareil à un bouclier de métal dépoli : le pouvoir du maître de la Terre semblait ici annihilé par celui de la singulière force lumineuse qui avait envahi le ciel ; nul rayon n’émanait de lui, et il était dans la clarté violette comme un ver luisant sous l’éclat d’une lampe à arc.
Alors pour la première fois nous entendîmes auprès de nous le bruit de l’air fouetté par une aile invisible ; puis une petite ombre passa tout près de nous avec un cri strident et se heurta contre la toiture de la cabine ; nos regards essayèrent de la poursuivre, mais en une seconde la chose avait déjà disparu.
— C’est affreux ! sanglota Ceintras.
Il se tourna vers moi. De ses paupières gonflées, les larmes commençaient à rouler, avec des reflets bleus et jaunes, pareilles à des gouttes de pourriture. Sur son visage ravagé par la terreur, la lumière du Pôle brouillait les traits, exagérait les rides, tuméfiait les lèvres. Il donnait l’idée épouvantable d’un cadavre qui eût remué et parlé. Mais, aux larmes près, mon aspect ne devait guère différer du sien.