— N’approche pas, pour Dieu ! n’approche pas, s’écria-t-il en hurlant comme une bête prise au piège.
Mais j’étais déjà sur la pierre où je continuais comme je l’avais fait auparavant à pouvoir aller et venir sans encombre. Ceintras, lui, était aussi incapable d’y faire un pas que si ses pieds y eussent été du premier coup inexorablement rivés.
— Est-ce que tu souffres ? fis-je en essayant vainement de le dégager.
— Non, évidemment non, mais ils vont venir, à présent, et s’emparer de moi… Sauve-toi, au plus vite ; seulement, de grâce, tue-moi avant de partir, ne me laisse pas tomber vivant entre leurs mains… un coup de carabine… là… entre les deux yeux… fais vite !…
— Tu parles comme un fou, répondis-je en haussant les épaules. Et puis, tiens ! essaye de te déchausser, je crois que cela m’évitera de te donner la mort.
Il obéit sans comprendre encore et son trouble seul l’empêcha de tirer facilement ses pieds hors de ses souliers délacés.
— Emporte-moi, s’écria-t-il ensuite, ne me laisse pas toucher le sol puisque leur damné sortilège ne semble pas avoir prise sur toi…
J’éclatai de rire :
— Tu peux être tranquille : le sortilège n’avait prise que sur tes souliers, probablement parce que leurs semelles étaient ferrées…
On connaît à présent suffisamment Ceintras pour ne pas trouver extraordinaire que l’heureuse issue de cette aventure l’ait fait passer d’un excès de découragement à une joie exagérée et en tous cas intempestive… Quant à sa confiance dans l’avenir, qu’il manifesta aussitôt à grand renfort de gestes et d’éclats de voix, elle eût réconforté le plus abattu des mortels, si ce mortel n’avait vécu depuis près d’un an dans l’intimité du pauvre diable…