— Un aimant !… Ils voulaient nous attraper à l’aide d’un aimant ! Ils s’imaginaient que nous en ignorions les propriétés… Au fait, ils doivent être encore plus effrayés que nous : pourquoi se cacheraient-ils s’il en était autrement ? Est-ce que je me cache, moi ? Est-ce que je me cache ? Ah ! Ah ! Ah ! Qu’ils se montrent donc un peu ! Je les attends… Je me promets de leur faire passer pour longtemps l’envie de nous jouer de vilains tours.
Je crus bon de réfréner légèrement cet enthousiasme :
— Mais, dis donc, le ballon ?… comment comptes-tu le tirer de là ?
Ceintras n’était pas embarrassé pour si peu.
— Le ballon… Ah ! oui !… Eh bien, nous déboulonnerons les amortisseurs, et pffft !… Le ballon délesté fera un petit bond d’un millier de mètres dans l’atmosphère… Qu’ils viennent nous y chercher… Ils pourront garder les amortisseurs en souvenir de nous, ainsi que ma paire de souliers !… Nous en serons quittes pour ne plus atterrir jusqu’à notre retour ou pour n’atterrir qu’avec une extrême prudence… Tiens ! parlons d’autre chose : j’ai faim. Cuisinier, à tes fourneaux !
Le repas fut abondant, bien arrosé et fort gai. Lorsqu’une cause de tristesse ou de peur persiste un peu plus de vingt-quatre heures, il est inévitable qu’une détente se produise dans l’esprit de ceux qui subissent cette tristesse ou cette peur. Nous apportâmes à manger, à boire et à deviser un entrain qui n’avait rien de factice, qui n’était nullement dû au désir plus ou moins conscient de nous étourdir, mais qui venait du fond le plus sincère de nous-mêmes… Nous nous étions à moitié accoutumés à l’étrange paysage, nous ne pensions plus à nous inquiéter des mystères qui nous entouraient et, dans la clarté violette du Pôle, confortablement installés sur les fougères, auprès du fleuve couleur d’argent bruni, nous débouchions du champagne avec autant de plaisir que nous eussions pu le faire au bord de la Seine ou de l’Oise, sous un ciel limpide et léger d’Ile-de-France.
Réconfortés moralement et physiquement, nous résolûmes d’un commun accord d’aller à la découverte.
CHAPITRE VII
CEINTRAS ÉGARE SON OMBRE ET SA RAISON
Nous longeâmes le fleuve sur une distance d’un demi-mille environ. Le silence était si grand que le bruit de nos pas et le clapotement de l’eau semblaient suffire à remplir le ciel.
Quel était ce fleuve ? d’où venait-il ? où allait-il ?… Autant de questions que nous nous posions vaguement et que nous étions, du reste, parfaitement incapables de résoudre. Quand nous regardions derrière nous, il paraissait, là-bas, très loin, après des lieues et des lieues de plaine, sortir de la brume et probablement de la banquise ; en face, à cent mètres en aval, il s’évanouissait derrière une arête de rochers bleuâtres, abrupts et déchiquetés, le seul accident qui rompît la monotonie de l’immensité plate…