Comme si ces rochers avaient abrité les plantes de quelque chose qui, partout ailleurs, les eût empêchées de s’élever librement, les végétations, à leur base, devenaient peu à peu arborescentes. A notre approche, des oiselets, qui perchaient dans cette sorte de bocage, prirent leur vol avec des pépiements aigus dans la direction des rochers, puis firent un brusque détour et passèrent en tourbillon au-dessus de nos têtes. Ils avaient de longs becs, des ailes azurées et ne différaient guère de nos martins-pêcheurs.

Nous atteignîmes le sommet de la colline par une rampe de rocs éboulés qui surplombaient les eaux mêmes du fleuve et, de là, nous pûmes contempler le panorama polaire. De circulaires murailles de brumes le limitaient sur tous les points et formaient les parois diaphanes d’un immense vase dans lequel la clarté violette eût bouillonné comme une liqueur. Elle se diluait au fluide atmosphérique dans des proportions qui devaient, pour d’obscures raisons, varier selon les lieux et les heures, car, lorsque le vent soufflait avec quelque violence, on voyait véritablement bouger l’air. La colline, abrupte du côté par lequel nous étions arrivés, rejoignait la plaine, devant nous en pente douce, et longtemps, le fleuve coulait entre de hautes falaises argileuses et bleues. A notre droite, dans une échancrure de la muraille brumeuse, l’œil terne du soleil avait l’air de s’ouvrir avec indifférence, sur ce pays qui n’était pas son domaine. Çà et là, jalonnant l’immensité de la plaine et du plateau, étaient dressés des disques pareils à celui que j’avais vu le soir même de notre arrivée au Pôle.

Tournant le dos au fleuve, nous poursuivîmes notre excursion en restant à mi-pente de la colline. De bizarres fleurs aux calices charnus et contournés poussaient dans les anfractuosités du sol. Puis, sous l’auvent d’un éboulis branlant, nous découvrîmes une étroite caverne, ouverte comme une plaie dans la chair rocheuse du coteau ; de petits cris brefs et perçants s’en échappèrent à notre passage ; je m’arrêtai, indécis, interrogeant Ceintras du regard ; mais celui-ci, que son entrain et son énergie n’avaient pas abandonné encore, s’avança résolument et me dit :

— Il faut entrer.

Je le suivis, et je constatai avec stupéfaction que dans ce couloir aux parois tortueuses il faisait aussi clair qu’au dehors : la lumière violette, en s’y répandant, pénétrait dans les moindres recoins, chassant l’ombre de partout. Les cris, dans le fond, redoublèrent au bruit de nos pas ; puis ce furent d’éperdus battements d’ailes et des bêtes passèrent au-dessus de nos têtes en les frôlant ; je dis « des bêtes » parce que je fus, dans le premier moment, incapable de leur donner un nom plus précis.

Brusquement, d’un coup de crosse, Ceintras en abattit une qui restait encore accrochée à la voûte de la caverne. Elle pouvait avoir vingt centimètres de longueur, sa tête ressemblait à celle d’un serpent, mais la gueule était plus épaisse et plus large ; les ailes étaient constituées par des membranes de couleur verdâtre, et me parurent, pour le reste, analogues à celles de nos chauves-souris.

— C’est un chéiroptère d’espèce inconnue, m’écriai-je.

— Non, répondit simplement Ceintras en palpant l’animal.

— Pourtant, l’aspect général… et ces ailes…

— Ces ailes ne sont nullement des ailes de chauves-souris. Regarde : elles ne sont pas soutenues par les quatre doigts, mais seulement par le doigt extérieur, qui est démesurément allongé ; les autres ne servent à la bête que pour se suspendre… Puis les membres antérieurs sont plus grands, la tête est plus développée, la mâchoire cornée et garnie d’une multitude de dents aiguës… et puis… et puis, ça n’a pas de poil… ni poils ni plumes… Alors…