La question me parut si saugrenue que je restai un instant ahuri et incapable de rien répondre. Puis, jetant les yeux sur le sol, je m’aperçus que ni l’ombre de Ceintras ni la mienne ne se projetaient nulle part ; les objets étaient aussi éclairés en haut qu’en bas, à droite qu’à gauche… Et, jusque-là, nous ne nous étions pas rendu compte que c’était cette absence absolue d’ombres qui, plus encore que la coloration de la lumière diffuse dans l’atmosphère, donnait au paysage son caractère de rêve, d’impossibilité, tout au moins d’étrangeté hallucinante.

— Mon ombre ! Où est mon ombre ? hurlait toujours Ceintras en se tournant dans tous les sens.

Je crus qu’il continuait à plaisanter et, pour mettre fin à cette comédie énervante :

— En voilà assez ! lui dis-je. Une fois admis que cette lumière ne vient d’aucune source précise et qu’elle est une propriété de l’air en cet endroit de la terre, il est tout naturel qu’elle soit partout, comme l’air, et qu’il n’y ait d’ombre nulle part.

Il baissa la tête comme un enfant pris en faute et, après s’être recueilli un instant, répondit sur un ton d’humilité presque honteuse :

— Ne fais pas attention… j’étais comme accablé, dans celle caverne ; j’ai mal à la tête, et c’est très pénible de penser… presque aussi pénible que de se mouvoir.

— Le fait est, avouai-je, qu’il me semble avoir moi aussi des membres de plomb.

Après que nous eûmes fait quelques pas, cette impression de lourdeur s’atténua un peu. Nous rejoignîmes le cours du fleuve et descendîmes sur la berge, au pied même de la colline. Alors Ceintras s’agenouilla, et penché sur l’eau comme une bête but à longues gorgées.

— C’est tout de même de l’eau, dit-il en se relevant ; seulement il ne fait pas bon s’y mirer, nous avons d’effrayants visages.

Et comme je m’informais de sa santé :