— Ça va beaucoup mieux, répondit-il. Mais il y a loin d’ici au ballon, je suis un peu fatigué encore… Arrêtons-nous une minute, veux-tu ?

Nous nous assîmes côte à côte, les pieds pendant au-dessus de l’eau. Et, durant quelque temps, chacun de nous s’absorba en lui-même.

— Vois-tu, dis-je ensuite à Ceintras qui, le menton dans les mains, paraissait réfléchir, ce paysage me rappelle ceux que je dessinais, quand j’étais gamin, pour me distraire : dans mes peintures tout était plat et au même plan, parce que je ne savais pas les ombrer.

— Oui, répondit-il, ce n’est que par l’ombre que nous pouvons percevoir le relief… Je me souviens à présent que, tout à l’heure, nous n’avons découvert la colline que quand nous nous sommes trouvés à sa base… Nous ne distinguons dans ce paysage que les différences de couleurs et cela nous trouble… et il nous est bien difficile de nous rendre compte… Aussi, a-t-on idée de ça ? une damnée lumière qui arrive de partout !…

Encore quelques minutes de silence. Ceintras reprit :

— Il y a une impression dont je ne puis me défendre : malgré moi, en considérant ce qui nous entoure, je pense à quelque chose d’artificiel, de truqué ; cette lumière me rappelle celle que les machinistes de nos théâtres font ruisseler à flots sur certains décors de féeries… Ici aussi il doit y avoir des machinistes, disposant d’énormes forces magnétiques ou électriques, maîtres d’un fluide qui peut rendre l’air lumineux et l’échauffer jusqu’à une température clémente… Voilà ! seulement ils manquent totalement de sens artistique… Eux non plus ne savent pas ombrer !… Et c’est désagréable, même fatigant, très fatigant…

— Est-ce que tu souffres ? lui demandai-je, inquiet de son air de lassitude.

— Non, fit-il ; seulement, je te l’ai déjà dit, cette lumière me gêne pour penser ; il me semble qu’elle pénètre en moi, qu’elle désagrège et éparpille toutes mes idées ; je suis obligé de faire effort pour les tenir réunies. Et pourtant je voudrais pouvoir penser, j’ai besoin de penser pour essayer de découvrir ce qu’ils sont.

Il s’animait, et bientôt sa volubilité devint telle qu’il me fut impossible de placer un mot.

— Oui, qu’est-ce qu’ils sont ? Où peuvent-ils bien se cacher ? Pas une maison, pas un édifice… Et pourtant ils existent indubitablement : ces disques de métal, l’entravement mystérieux de notre ballon… Dis donc, peut-être qu’ils sont invisibles ?…