— Bigre ! m’écriai-je, voilà un risque qu’il ne faut pas courir !

Alors, je m’aperçus que, dans mon émotion, j’avais parlé très haut : de toutes façons, il devenait donc inutile d’hésiter sur la décision à prendre… Nous sortîmes de notre cachette souillés, visqueux, puants. Un premier coup d’œil suffit à nous convaincre que, pour le moment, nous étions seuls dans la cuisine ou l’une des cuisines de la communauté polaire.

C’était une salle circulaire d’un diamètre de trente mètres environ, dont le plafond, étayé par quatre piliers de granit, formait une sorte de coupole. L’endroit ne manquait pas d’une certaine majesté. Sur de longues tables de pierre gisaient des poissons éventrés ; au milieu de la salle, entre les quatre piliers, nous trouvâmes une sorte d’immense gril fait de minces tiges de fer parallèles qu’un courant électrique portait à une température élevée : je m’aperçus de ce détail à mes dépens après avoir sans méfiance posé une main sur l’appareil.

Comme c’était à prévoir, les monstres ne tardèrent pas à paraître. Au grand dépit de Ceintras, qui se réjouissait à l’avance de « la tête qu’ils allaient faire et du bon tour que nous leur avions joué », ils ne manifestèrent pas outre mesure leur stupéfaction. En réalité, sur leurs visages, il nous était bien difficile de lire les sentiments qu’ils éprouvaient. Nous ne pouvions même jamais être sûrs qu’ils parlaient de nous ; les attitudes usitées dans telle ou telle circonstance d’une vie sociale sont si souvent à l’opposé de celles que la nature et la logique sembleraient indiquer ! N’est-il pas inconvenant, dans nos pays civilisés, de montrer du doigt la personne dont on parle ?

En tout cas ils se mirent vite au travail, sans paraître nous prêter grande attention. Certains nettoyaient les poissons, d’autres les disposaient sur le gril ; d’autres vidaient les chariots ; ceux-ci se contentèrent de nous regarder avec insistance, quand ils arrivèrent au chariot dans lequel nous nous étions cachés et dont nous avions à coup sûr endommagé le chargement.

Des halètements énormes de machines parvenaient jusqu’à nous par les quatre galeries qui aboutissaient à la cuisine polaire. Nous résolûmes de suivre au hasard l’une d’elles. Si, comme tout nous portait à le croire, le peuple du Pôle nous avait subtilisé notre moteur pour en étudier le fonctionnement, il devait se trouver en ce moment dans le domaine des mécaniciens et des savants, non dans celui des cuisiniers. Du reste, il faut bien avouer, — si insensé que cela puisse paraître, — que la raison primitive de notre expédition souterraine ne s’imposait déjà plus très nettement à notre esprit, et que, durant bien longtemps, une curiosité émerveillée allait seule nous inspirer nos recherches et nos démarches.

Nous nous engageâmes donc dans une des galeries, sans que cela provoquât la moindre résistance de la part des monstres. Ils étaient si affairés ou, pour mieux dire, si intimement liés à leur tâche, qu’il nous semblait dès lors presque inconcevable qu’aucun d’eux, pour une raison ou une autre, pût s’en distraire un seul instant. D’ailleurs, cette harmonieuse intimité entre l’ouvrier et son travail ne cessa pas de nous frapper d’admiration, aussi longtemps que se prolongea notre séjour dans les régions souterraines du Pôle. Ce fut à peine si, sur notre passage, les êtres livides, porteurs d’objets mystérieux, que nous rencontrâmes, se détournèrent pour nous regarder…

Cependant les halètements des machines devenaient toujours plus formidables : on eût dit que nous arrivions au cœur même de ce monde actif, frénétique, prodigieusement vivant, et que nous étions aspirés dans l’une de ses artères par le propre mouvement de sa vie. Nous débouchâmes enfin dans une nouvelle salle plus grande encore que la première où, de seconde en seconde, une énorme bielle d’un métal éblouissant surgissait jusqu’au plafond puis disparaissait presque tout entière, engloutie par un puits rectangulaire aménagé dans le sol. Commandées par cette bielle, une quantité de machines remplissaient mes oreilles de leur multiple bourdonnement. — Nul monstre, à première vue, dans la salle. Cependant, après en avoir fait le tour, nous en découvrîmes deux au sommet d’une tourelle élevée contre la paroi et qui atteignait presque la voûte. Une sorte d’échelle conduisait jusqu’à la plate-forme où ils venaient de nous apparaître. Nous nous enhardissions peu à peu, et, sans même avoir eu besoin de nous concerter, nous allâmes les observer à leur poste.

Quand nous passons dans un village humain, l’image de chaque individu se reflète en nous accompagnée de diverses impressions que traduisent des mots consacrés comme vieux, jeune, laid, joli… Jusqu’ici, en face des habitants du Pôle, nous n’avions pu éprouver rien de semblable. Ils étaient tous également horribles, pareillement vêtus de cuir blanc et à peu près aussi difficiles à distinguer au premier coup d’œil les uns des autres que des chiens de même race dans un chenil. Une fois parvenus au faîte de la tourelle et face à face avec les monstres qui s’y trouvaient, nous eûmes pour la première fois, en considérant l’un d’eux, l’idée très nette de ce qu’était une extrême vieillesse chez les êtres de cette race.

Il se tenait accroupi devant un appareil qui rappelait assez bien par son aspect une machine à écrire et posait de temps à autre un de ses longs doigts sur les touches qui devaient actionner électriquement les machines dont le ronflement retentissait à mes pieds. Il observait aussi avec une attention soutenue une aiguille horizontale qui oscillait près de lui au-dessus d’un plateau gradué ; lorsque la pointe de cette aiguille tendait à se rapprocher d’une raie située au milieu du plateau, le vieux monstre poussait un levier situé à sa gauche et l’aiguille peu à peu reculait. Ceintras, avec quelque apparence de raison, conclut que nous devions nous trouver en présence d’un manomètre. Mais plus que ces détails mécaniques, la physionomie du mécanicien m’intéressait.