Effroyablement ridé, les yeux ternis et suintants, le corps, immédiatement au-dessous de la lèvre inférieure, tout boursouflé par de multiples replis de peau jaunâtre et parcheminée, plus hideux encore, s’il est possible, que la plupart de ses congénères, ce personnage ne m’en inspirait pas moins un étrange respect, tant je le devinais chargé d’ans et de sagesse. A notre arrivée, sans même se tourner vers le monstre d’aspect ordinaire qui se tenait immobile à ses côtés, il émit deux ou trois brefs susurrements auxquels l’autre répondit plus brièvement encore. Le sens de cet entretien me parut évident : « Voilà donc les êtres singuliers dont vous parlez sans cesse ? — Ce sont bien eux. » Après quoi, sans prendre un quart de minute pour nous envisager, il se remit à faire aller méthodiquement ses mains sur le levier et les touches de l’appareil.
Nous partîmes de nouveau à la découverte par la première galerie qui s’offrit à nous, sans trop savoir dans quel sens nous allions, sans peur de ne plus retrouver par la suite notre chemin vers le ballon et le libre ciel. La curiosité nous enivrait véritablement ; nous avions à peine pris le temps de nous étonner devant un spectacle inattendu ou un objet de destination mystérieuse, de nous extasier devant une machine que, déjà, nous brûlions de contempler autre chose de plus inattendu, de plus mystérieux, de plus admirable encore.
Je ne saurais m’attarder davantage à raconter dans l’ordre notre exploration et à décrire les sentiments successifs qui en résultèrent pour nous. Je ne peux en toute raison attacher à ce que j’écris qu’une importance documentaire et le mieux est, dès à présent, de donner un résumé d’ensemble de ce que nous vîmes, et d’exposer les conclusions, — nécessairement hâtives et sans doute erronées bien souvent, — que nous crûmes pouvoir en tirer.
Ce qui frappe à première vue dans le monde polaire, c’est sa relative exiguïté. La lumière violette et la chaleur, la vie et la civilisation qui en sont les conséquences, s’étendent sur un domaine circulaire dont le diamètre ne doit pas excéder de beaucoup douze lieues. Les galeries souterraines rayonnent dans un espace encore moindre. On se trouve évidemment en présence d’une parcelle de la Terre, qui, lors de la formation des banquises éternelles du Pôle, fut épargnée pour des raisons dont une au moins, même aujourd’hui, n’est pas indiscernable et que j’exposerai un peu plus loin. En tout cas notre exploration apportera un argument décisif en faveur de la thèse selon laquelle les glaces des Pôles, sur la Terre et dans les planètes voisines, se sont formées brusquement, à la suite de grands cataclysmes naturels. Donc, séparés à tout jamais du reste du monde par les murailles infranchissables du froid, quelques individus d’une race alors existante, — race d’iguanodons ou d’êtres analogues, — ont pu continuer à vivre aux environs immédiats du Pôle Nord. Ceci admis, on conçoit que la nécessité immédiate d’une lutte à outrance pour la vie dans des conditions aussi défavorables ait aussitôt donné une énorme impulsion au progrès général de l’espèce et que celle-ci ait conquis l’intelligence dès une époque où les ancêtres eux-mêmes de l’homme étaient destinés à rester longtemps encore dans les limbes du possible.
Si le pays du Pôle n’a pas été condamné comme les territoires qui l’entourent à porter pour toujours un fardeau de glaces stériles et mortelles, cela est dû à la présence en cet endroit d’un immense calorifère naturel. Il est probable que les eaux de l’Océan, non loin du continent où je me trouve, s’engouffrent dans les profondeurs de la terre, s’échauffent jusqu’à l’ébullition au contact du feu intérieur, et reviennent ensuite par toutes sortes de canaux à proximité de la surface ; elles jaillissent même çà et là en geisers salés que nous aurions découverts le lendemain même de notre arrivée, si nous avions poussé notre excursion un peu au delà des collines. Ce qui est sûr, c’est que les monstres polaires ont su asservir depuis d’incalculables séries de siècles cette force qui bouillonne au cœur de leur monde. N’ayant jamais eu rien à espérer du ciel, du soleil, de toutes ces vertus naturelles que les hommes se sont accoutumés de bonne heure à prendre pour les attributs de Dieu ou les conséquences de sa bonté, ils nous prouvent merveilleusement aujourd’hui, après avoir transformé à la longue la force qu’ils avaient à leur disposition en principe même de vie, que toute créature douée d’intelligence et de raison risque d’être victime d’une illusion en supposant qu’elle n’est pas pour elle-même son unique Providence.
A la plupart des carrefours du monde polaire on entend le grondement tumultueux de l’eau bouillante emprisonnée dans d’énormes tuyaux de métal. Une fois même, ayant suivi longtemps une galerie qui descendait en pente rapide, nous atteignîmes les bords d’un gouffre colossal tout embué de vapeur suffocante, au fond duquel, invisible, le fleuve souterrain ou une de ses ramifications les plus considérables tombait en cataracte et roulait avec un fracas de tonnerre. Ce fut à peine si dans l’opaque buée nous pûmes distinguer à quelques mètres de nous une immense roue, — fantôme effarant de machine, — qui, entraînée par la force de la chute ou du courant, tournait avec une indescriptible vélocité.
Il est hors de doute (et il me semble qu’on peut pressentir dès à présent ce fait qui un instant plus tôt eût été bien difficile à concevoir) que les monstres polaires fabriquent eux-mêmes la lumière de leurs jours en utilisant cette formidable et inépuisable source d’énergie. Par quels procédés ? Ceintras crut une fois avoir trouvé le secret de l’énigme, — secret dont personne ne pourrait contester le prix. — Mais il n’est plus là aujourd’hui pour me répéter une démonstration à laquelle je ne prêtai sur le moment qu’une oreille distraite et une attention peu familiarisée avec des questions scientifiques aussi ardues. Ce que j’ai retenu, c’est qu’il tenait les habitants du Pôle pour d’extraordinaires électriciens. Je crois aussi me rappeler qu’il considérait en définitive le jour polaire comme le résultat d’une chaleur lumineuse de nature électrique, mais, ceci, je n’ose pas l’affirmer, ni insister davantage, étant à peu près sûr que tout ce que j’écrirais là-dessus ne pourrait apparaître à des savants que comme l’inintelligence et l’incohérence mêmes.
Après avoir été obligé de rester dans le vague sur ce point capital, ce n’est pas sans une certaine satisfaction que je vais à présent donner quelques chiffres précis sur la durée du jour et de la nuit polaire. Comme je l’avais constaté dès la première fois où il me fut possible de ne pas succomber au sommeil, la durée de la nuit était assez brève ; entre la disparition complète de la clarté violette et les premiers signes de son retour, j’ai noté des temps variant à la surface du sol de 3 h. 35 minutes à 3 h. 44 minutes et sous la terre de 3 h. 24 minutes à 3 h. 35 minutes. Ce fut lorsque nous passâmes la nuit dans la salle où nous avions rencontré le vieux monstre et dans les salles situées au même niveau que nous observâmes la moindre durée, d’où je crois pouvoir conclure que la durée augmentait proportionnellement à la distance qui séparait de ce niveau le lieu, — supérieur ou inférieur à lui, — où nous nous trouvions. Le jour n’apparaît pas autrement dans la partie souterraine du Pôle qu’à la surface, à cela près que dans les salles et les galeries situées au-dessous du niveau dont il vient d’être question, il ne s’élève pas du sol, mais tombe de la voûte. Quant au jour, il dure environ seize heures trois quarts.
C’est l’observation des astres et du soleil qui a fourni aux hommes les principes sur lesquels ils se basent pour mesurer les temps. Mais au Pôle, le soleil est un objet inutile et l’on ne doit pas prêter beaucoup plus d’attention aux étoiles du ciel qu’aux pierres de la plaine. Pour diviser pratiquement la durée, le peuple du Pôle se sert de vases d’argile plus ou moins volumineux d’où l’eau s’échappe en minces filets. Tels vases donnent la mesure de la cuisson des poissons, par exemple, tels autres de la nuit, tels autres du jour. Un de ces derniers, qui sont naturellement de dimensions considérables, a été accroché en face de la tourelle où siège le vieux monstre. Un jour que nous avions résolu d’observer minutieusement son manège, nous demeurâmes à côté de lui et de son jeune compagnon jusqu’au moment où l’eau cessa de couler ; aussitôt, s’étant baissé, il poussa un levier placé entre ses pattes ; alors les machines cessèrent peu à peu de ronfler et en moins d’une minute ce fut la nuit, la nuit noire que ponctuaient seulement autour de nous les quatre yeux des monstres, luisants comme des escarboucles.
Le plus vieux de ces deux êtres était donc un des personnages les plus importants de la communauté polaire ; d’une défaillance, d’un oubli ou d’une distraction de sa part risquait de résulter toute une série de conséquences désastreuses : le froid, l’obscurité, la suppression momentanée de l’activité individuelle et sociale, fléaux qu’il pouvait également dispenser dans un accès de colère, par besoin de vengeance, et même, — ce qui sur le moment ne parut pas absurde à mon âme étourdie et bornée d’homme, — par caprice ou par fantaisie. Combien devait être grand aux yeux des habitants du Pôle, de ce monde où tout était produit mécaniquement, même les conditions premières de la vie, le prestige de celui d’entre eux qui surveillait le fonctionnement de la machine cardinale ! Apparemment, il était pour eux un roi, peut-être même un dieu… Telles furent les pensées qui me vinrent tout d’abord à l’esprit. Des constatations ultérieures devaient les modifier singulièrement, ou tout au moins me prouver que, pour prononcer ou écrire à propos de créatures si éloignées de nous des mots comme respect, prestige, royauté, divinité, il fallait être influencé par un présomptueux anthropomorphisme. Il est probable (et je me contente de dire : il est probable) que leurs notions intellectuelles ne doivent pas essentiellement différer des nôtres, que les théorèmes géométriques sont vrais pour eux comme pour nous, mais ce qui est sûr c’est que leur morale et leur moralité ne rappellent en rien les confuses collections d’habitudes héréditaires auxquelles ces termes servent d’étiquettes dans les langages humains.