Ce monde étant clos comme une prison, le nombre de ses habitants doit être rigoureusement limité dans l’intérêt même de la conservation de l’espèce, et nul ne peut y vivre sans avoir une raison expresse de vivre, sans accomplir une tâche précise et inévitable. L’humanité est trop vaste et trop complexe pour que des siècles ne nous séparent pas encore du jour où elle réalisera son idéal social, si tant est qu’elle le réalise jamais ; même aux yeux des plus optimistes nos mœurs, nos lois et nos gouvernements actuels ne peuvent être autre chose que de grossières ébauches, sinon de ridicules caricatures de cet idéal inaccessible ou infiniment lointain. En revanche, dans le microcosme polaire, tout est si merveilleusement réglé et ordonné que, devant les moindres manifestations de son activité, on a l’impression de ce déterminisme harmonieux qui préside aux mouvements des machines. Qu’un organe de cette machine soit défectueux, on le supprime sans vaine et misérable pitié et on le remplace par un autre qu’on a sous la main, tout prêt. En effet, nous ne tardâmes pas à constater au cours de notre exploration souterraine que certains monstres, ceux surtout qui étaient chargés de fonctions importantes, difficiles et dont l’exercice exigeait une certaine accoutumance, avaient toujours à leurs côtés un « double », un compagnon immobile et attentif dont ils ne se séparaient pas et qui était indubitablement leur successeur éventuel.
Nous assistâmes presque consécutivement à trois suppressions de monstres. Ils s’égorgèrent eux-mêmes, tout simplement, sans que ceux de leurs congénères qui assistaient à cette étrange opération parussent manifester aucun trouble. Encore une fois, sur de tels visages, il est impossible qu’un homme lise les sentiments avec quelque certitude ; cependant de l’attitude des victimes, de la tranquillité avec laquelle elles allaient présenter leur gorge à une machine d’où surgissait une sorte de poignard après un déclic qu’elles provoquaient de leur propre main, il faut conclure que ce droit à la vie que réclament si éperdument les humains sur la foi de quelques-uns de leurs prophètes moraux est remplacé chez les créatures polaires par la conviction profondément enracinée de la nécessité de la mort en certaines circonstances.
Aussi, les vieux monstres sont-ils infiniment rares ; en ce qui me concerne, tant que j’ai vécu parmi le peuple du Pôle, je suis à peu près persuadé de n’en avoir rencontré qu’un. Et, à franchement parler, si l’on excepte quelques fonctions où une grande habitude et une extrême pondération sont les qualités requises, il est bien évident qu’au delà d’un âge relativement peu avancé, l’individu devient inférieur à lui-même et à sa tâche. C’est aux vieillards que, par suite d’une inexplicable aberration, sont confiés les emplois les plus considérables dans les sociétés humaines. Quelles ne seraient pas la force et la vitalité d’une nation moralement et matériellement dirigée par des hommes de moins de quarante ans ! On parlera du respect dû aux vieillards ? Le respect consiste-t-il à les laisser remplir avec une incapacité fatale diverses missions dont d’autres s’acquitteraient mieux qu’eux ? Mais on se dit : Cela leur est bien dû et, après tout, les affaires vont leur train tout de même ; laissons-les mourir à leur poste : nul n’en souffrira !
Ainsi la gérontocratie entrave le progrès humain. Est-ce à dire qu’il faudrait logiquement supprimer les vieillards, ou limiter la vie à un certain âge chez les hommes comme au Pôle ? Non, puisque l’humanité possède un domaine vaste et riche qui lui permet de supporter des inutilités sans détriment immédiat pour elle ; il suffirait de généraliser le système des retraites, de le rendre obligatoire au delà d’un âge variant selon les fonctions, et de ne pas accorder à l’impuissance d’autre importance que celle qu’elle mérite. Mais, au Pôle, devant la nécessité de réaliser un maximum d’énergie avec un minimum d’encombrement, il a fallu de bonne heure et probablement de tout temps se résigner à ne laisser personne mourir de vieillesse.
Du reste, la suppression de tel ou tel monstre n’offre pas simplement un intérêt négatif, puisque les autres tirent parti de sa dépouille pour fabriquer de la graisse et du cuir. C’est ce qui explique pourquoi, à première vue, nous avions pris pour la peau même des monstres les vêtements de cuir blanc qui s’adaptent si parfaitement à leurs corps. Certains d’entre eux conservent même le cuir du crâne et le transforment pour leur usage personnel en une sorte de capuchon bizarre et compliqué. Il nous parut par la suite que c’était la parure distinctive des femelles. La coquetterie féminine serait-elle un sentiment profond et essentiel au point de pouvoir, à l’exclusion presque absolue de tout autre, coexister dans une certaine mesure chez deux races radicalement différentes ?… Quant à la graisse, bien qu’il y ait au Pôle des gisements d’huile minérale et que les monstres n’ignorent pas l’art de l’extraire du sol, ils s’en servent ordinairement pour adoucir les frottements des parties les plus délicates de leurs machines. Avant de se récrier d’horreur sur tout cela, qu’on réfléchisse que, dans la faune polaire, il ne se trouve pas de gros animaux et que, pour produire cette graisse et ce cuir, objets indispensables, force est au peuple du Pôle de se contenter des éléments qu’il a sous la main.
Peu de temps après avoir quitté la salle où s’agitait la grande bielle éblouissante, nous tombâmes dans une véritable nursery. Sous la surveillance de quelques femelles, nous vîmes s’ébattre une vingtaine de petits monstres qui, à notre approche, saisis d’une folle terreur, allèrent se blottir dans le giron de leurs gardiennes ; ils avaient des fronts énormes, disproportionnés, où rayonnaient au-dessus de chaque œil des faisceaux de grosses veines frémissantes ; leur peau était d’une blancheur lactée ; l’aspect de leurs membres donnait une impression extraordinaire de fragilité, d’inconsistance même, et malgré ma curiosité je n’osai pas m’emparer de l’un d’eux qui, en fuyant, passa presque à portée de ma main, par crainte de l’écraser ou de le briser. Tout autour de la salle, — preuve définitive de la nature saurienne du peuple du Pôle, — des œufs étaient alignés sur des appareils du genre de nos couveuses artificielles. Leurs dimensions étaient à peu près celles des œufs d’autruches, mais, en l’absence de tout tégument calcaire, ils n’avaient qu’une enveloppe membraneuse bleuâtre, diaphane, à travers laquelle apparaissait la silhouette courbe du monstre près d’éclore.
Nous assistâmes même, deux jours plus tard, à l’éclosion en masse de ces œufs. Les nouveau-nés, qui étaient presque immédiatement capables d’aller et venir tout seuls, furent examinés par dix monstres de sexes divers qui en firent un triage minutieux, placèrent les uns dans de petites niches aménagées contre le mur, et entassèrent sans précaution le plus grand nombre dans des cages de fer. Ensuite, deux nouveaux monstres survinrent qui ouvrirent un robinet aménagé dans un coin et remplirent d’eau bouillante une bassine de métal où les cages et les petites créatures grouillantes furent plongées sans plus de façon. Nous n’avions pu assister à ce spectacle sans éprouver un sentiment de révolte ou d’écœurement ; ce fut bien pis lorsque, quelques instants plus tard, nous eûmes l’occasion de voir comment se terminait cette atroce cérémonie.
L’animation, dans la nursery, devenait de plus en plus grande. De toutes parts le peuple du Pôle accourait ; la salle étant à peu près comble, quelques-uns se postèrent aux portes, en défendirent l’accès et expulsèrent même certains des derniers venus. Quand l’eau de deux horloges polaires qui se trouvaient au-dessus de la bassine se fut complètement écoulée, on retira les cages de l’eau, les jeunes monstres bouillis des cages, après quoi les assistants les répartirent entre eux équitablement et se mirent à les manger avec divers gestes qui exprimaient à n’en point douter la plus véhémente satisfaction. La nuit tomba brusquement là-dessus. A la lueur de la lanterne dont nous étions munis, nous pûmes voir arriver le vieux monstre de la tourelle qu’on laissa entrer par faveur, sa tâche terminée, et qui prit sa part de ce répugnant régal avec un bruit joyeux et solennel de mâchoires.
Ce fut même, soit dit en passant, la seule circonstance où nous eûmes l’occasion de constater au Pôle quelque chose qui ressemblât de près ou de loin à un repas en commun. En général, les monstres, à toute heure et sans interrompre leur travail, grignotaient quelques bribes de poissons ou de ptérodactyles à demi carbonisés dont ils avaient toujours une ample provision dans leurs poches.
Je comprends que personne en lisant ce récit ne puisse se défendre de l’horreur que j’ai ressentie moi-même. Il faut bien dire cependant qu’il n’existe à cette horreur de légitimes raisons que dans la mesure où nous nous plaçons à notre point de vue humain ; et un esprit libre ou simplement sensé estimera que le point de vue humain ne saurait représenter rien d’idéal ou d’absolu. D’abord, ce ne sont pas à proprement parler leurs enfants que mangent les monstres polaires ; le mot de famille (comprendraient-ils pour le reste notre langage) ne signifierait rien pour eux. La reproduction, dans leur société, est assurément considérée comme une mission générale dont chaque individu doit s’acquitter en plus de sa tâche particulière. Point de pères, de mères, ni d’enfants. Les œufs, immédiatement après la ponte, sont remis à des fonctionnaires qui les font éclore par des procédés mécaniques ; ils sont anonymes et appartiennent à la collectivité. D’autre part, ne l’oublions pas, c’est pour la race polaire une question de vie ou de mort que la population n’excède pas un certain nombre ; il faut donc nécessairement sacrifier quelques-uns des petits. Ceci entendu, on excusera aussi le peuple du Pôle de laisser éclore ces condamnés à mort et de les manger, puisqu’il se procure ainsi, pour le même prix, sans surcroît de peine, une nourriture qu’il juge substantielle et succulente. Du reste, pour bien montrer que certaines règles de moralité qu’on juge volontiers éternelles et imprescriptibles varient selon les époques et les habitudes au cœur même de la patrie humaine, je rappellerai qu’il y a cinquante ans, chez certaines peuplades de l’Océanie, c’était le fait d’un fils respectueux et bien élevé d’égorger son père chargé d’ans et d’en manger la chair ingénieusement accommodée… Bien entendu, je n’ai eu nullement l’intention d’écrire ici un panégyrique des coutumes polaires ; je me borne à faire constater que toutes ces coutumes sont les conséquences d’une clairvoyante et implacable raison.