Ce fut durant une période à peu près équivalente à la durée de huit jours terrestres que nous recueillîmes au hasard ces observations ; naturellement, par la suite, elles se complétèrent et s’ordonnèrent peu à peu dans mon esprit. — A présent, par suite de cette facilité avec laquelle les monstres semblent avoir toujours pris leur parti des actes que nous accomplissions contre leurs désirs, nous circulions à notre gré dans le monde polaire ; les trappes, aux heures claires comme aux heures sombres, restaient ouvertes, mais, bien que pourvus d’une lanterne à acétylène et d’une bonne provision de carbure, nous profitions de la nuit pour aller manger ou dormir dans le ballon. A ce moment-là, d’ailleurs, le sous-sol du Pôle n’offrait plus grand intérêt. Le bourdonnement des machines faisait trêve, il n’y avait plus dans les longues galeries et les hautes salles que du silence et de l’immobilité et tandis que, parmi les monstres, les uns s’étendaient sur le sol pour prendre les courtes minutes de repos dont se contente leur organisme, les autres erraient sur les rives du fleuve en quête de plantes à cueillir, de poissons à pêcher ou chassaient les ptérodactyles dans les cavernes de la colline.

Ce fut absolument par hasard que nous nous trouvâmes face à face avec notre moteur, alors que le souci de le reconquérir avait été relégué au second plan de mon esprit tout occupé de tant de merveilles. Il était logé au fond d’une grande alvéole aménagée dans la paroi d’une galerie où nous passions pour la première fois, et de solides barreaux de fer scellés en plein roc et dressés parallèlement devant lui comme les barreaux d’une cage le protégeaient contre nos tentatives probables de rapt. Mais quelle que fût notre émotion à sa vue, elle s’effaça presque entièrement devant celle que nous valut la présence affolante d’une autre chose, à côté de lui…

Un crâne humain !… Oui, légèrement incliné en arrière dans un des angles de ce réduit, un crâne humain me regardait avec les trous de ses orbites. Ceintras, qui l’avait aperçu en même temps que moi, immobile et incapable de prononcer une parole, le désignait du doigt, les yeux hagards, la bouche convulsée. Lorsque je parvins à me ressaisir, je vis également à côté du moteur et du crâne divers produits de l’industrie humaine qui ne nous avaient pas appartenu : un couteau, un revolver, une boussole, des fragments de l’enveloppe d’un aérostat et d’une nacelle d’osier. Nous avions devant nous une sorte de musée où les monstres rassemblaient tous les documents qu’ils possédaient touchant les créatures qui, pour la deuxième fois, leur arrivaient par les chemins du ciel. Un nom entendu jadis réapparut brusquement dans les régions claires de ma mémoire :

— Andrée ! m’écriai-je… Ce sont les vestiges de l’expédition Andrée…

— Je sais, je sais, j’avais compris, murmura Ceintras comme du fond d’un cauchemar.

Puis une sinistre exaltation succédant soudain à son accablement, il fit un bond, tendit un poing menaçant et furieux dans le vide et hurla :

— Oui, c’est lui, et ils l’ont tué… et c’est le sort qu’ils nous réservent… Ah ! misère de nous !…

Mais moi, c’était un sentiment plus affreux encore que la peur de la mort qui me torturait. Je ne crois pas que le Destin ait jamais préparé pour une créature pensante une aussi cruelle désillusion avec autant de raffinement : j’avais sacrifié ma vie à mon rêve, et ce sacrifice était vain… Un autre homme au moins avant moi avait foulé ce sol, contemplé ce paysage hallucinant, ces êtres horribles et impitoyables… J’eus un rire strident, prolongé, dont le bruit m’épouvanta moi-même et qui me parut, en s’échappant malgré moi de ma poitrine, froisser, déchirer, écorcher jusqu’au sang les nerfs de ma gorge. Puis je sentis tout mon être chavirer et, m’étant appuyé pour ne pas tomber aux barreaux de fer qui emprisonnaient ma dernière espérance, j’éclatai en sanglots.

CHAPITRE XII
FAUX DÉPART

Encore quelques jours s’écoulèrent. Le calme revint peu à peu dans nos esprits, dans celui de Ceintras par suite de son ordinaire versatilité, dans le mien lorsqu’il me fut arrivé de concevoir une hypothèse rassurante et d’ailleurs parfaitement vraisemblable.