En effet, l’étonnement, la stupéfaction, ni aucun sentiment analogue ne pouvait suffire à expliquer l’attitude des monstres au début de notre séjour, les précautions inouïes qu’ils avaient prises pour ne pas se montrer, leur fuite éperdue à notre approche. Cette terreur que nos actes ne justifiaient pas, ils l’éprouvaient à peu près sûrement sur la foi d’une expérience antérieure à notre venue ; sans doute l’aéronaute Andrée, saisi d’horreur, s’était comporté brutalement ou cruellement avec eux. Peut-être s’étaient-ils vengés par la suite, peut-être aussi l’expédition Andrée avait-elle été anéantie par les maladies et les privations… En tout cas, à présent, nos hôtes semblaient quelque peu rassurés et, si nos relations demeuraient stationnaires, s’ils ne faisaient rien pour les rendre plus étroites, cela devait provenir d’un reste de méfiance.
C’était de cette méfiance qu’il aurait fallu les guérir à tout prix.
Malheureusement, Ceintras ne s’y prêtait en aucune manière. Sa folie ne se manifestait guère plus que par des actes stupides ou déplacés et des entêtements ridicules, mais cela suffisait parfaitement à gâter tout. A partir du moment où nous pénétrâmes dans les souterrains, il devint évident que la force mystérieuse qui provoquait le sommeil magnétique ne s’exerçait plus contre nous, et il en fut de même lorsque nous eûmes repris l’habitude de passer les nuits dans la cabine du ballon ; les monstres avaient sans doute compris que nous possédions un moyen d’éviter le sommeil, leur curiosité, d’autre part, était satisfaite et, ne l’eût-elle pas été, ils osaient sans trop de crainte s’approcher de nous à n’importe quel moment. Ceintras n’en continua pas moins, malgré mes supplications, à ingurgiter des quantités d’alcool considérables. Jusque-là, nous avions pu, à la tombée de la nuit, en prendre beaucoup sans courir le risque de l’ivresse, parce que la force stimulante du breuvage était toute entière employée à neutraliser la torpeur qui s’abattait sur nous ; mais, maintenant, lorsque Ceintras déraisonnait ou agissait inconsidérément, c’était plus souvent par ivresse que par folie.
Aux heures où il faisait preuve de bon sens, il examinait avec un plaisir fiévreux les puissantes machines, prenait des notes, levait des plans et me disait parfois :
— Ah ! si jamais nous revenons, de quel progrès l’humanité ne me sera-t-elle pas redevable ! De toutes les connaissances accumulées péniblement par le peuple du Pôle au cours d’une infinité de siècles, elle s’enrichira brusquement, pareille à un promeneur qui trouverait sur sa route un trésor inattendu !
Ces notes, ces plans, il les gardait toujours sur lui. Comme je regrette aujourd’hui de ne pas les avoir entre mes mains pour les joindre à ces pages, et comme je lui aurais demandé des explications si j’avais pu prévoir alors ce qui est arrivé !
D’autres fois nos pas nous ramenaient vers le moteur. Depuis quelque temps, — on s’était sans doute aperçu que nous avions découvert la cachette, — deux ou trois monstres restaient devant lui à poste fixe, avec la mission évidente de surveiller nos agissements. Alors Ceintras était envahi de furieuses colères que j’avais grand’peine à réprimer.
— Je ne sais ce qui me retient, me disait-il, de me jeter sur ces êtres stupides, de les assommer, de les écraser, de m’emparer par force du moteur !
Ensuite il demeurait de longues heures bougon et hargneux, injuriait les monstres, les bousculait au passage, et ceux-ci levaient sur nous de grands yeux doux et inquiets.
— Ce n’est pas raisonnable, lui répétais-je. Calme-toi, tu vas les effrayer.