Alors il me raillait sur ce qu’il appelait mon « penchant polaire » et prétendait que je me sentais un cœur de frère pour ces ignobles individus. Et ses moments de bonne humeur n’étaient guère moins redoutables. Il devenait facétieux, taquinait les monstres. Rien ne le réjouissait davantage que de leur envoyer la fumée de ses cigares à la figure pour les voir ensuite agiter la tête avec ennui, et il renouvelait à l’infini cette plaisanterie qu’il jugeait spirituelle. Incontestablement, cela leur était désagréable, et il fallait qu’ils fussent doués d’une patience plus qu’humaine pour supporter comme ils le firent le bizarre caractère de mon compagnon.

Cependant, à mesure que le temps passait, Ceintras devenait de plus en plus nerveux, — son régime d’ivrognerie y était bien pour quelque chose, — et je pressentais qu’un moment arriverait où je serais définitivement incapable de le maîtriser. Et alors, qu’adviendrait-il ? Il m’était impossible de me débarrasser un instant de cette inquiétude… Or, un jour où nous revenions tous deux silencieux et lassés vers le ballon, une soudaine exclamation de mon compagnon me fit tressaillir.

— Qu’y a-t-il ? demandai-je.

— Le moteur, s’écria-t-il, le moteur !…

Je mis un certain temps à me rendre compte. La réponse de Ceintras avait suscité en moi une espérance à laquelle je n’osais pas m’abandonner encore ; je crois même que je tins les yeux clos pendant un quart de minute pour qu’elle ne s’évanouît pas trop brusquement. Mais il fallut bien me rendre à l’évidence. Profitant de notre absence pour ne pas être gênés dans leurs opérations, les monstres avaient remis à la place voulue la lourde masse du moteur. Agenouillé près de lui, Ceintras le touchait, le caressait et répétait d’une voix tremblante d’émotion :

— Il est intact… il est intact…

Et, pour la première fois depuis notre arrivée au Pôle, je ne trouvais plus dans ses regards cette indécision et ce vague qui donnaient à son visage une si angoissante expression d’hébétement ou de folie.

— Mon ami, continuait-il, nous allons partir, revenir auprès des hommes. Il ne faut pas attendre ; je vais vérifier les boulons, roder les soupapes et, dès ce soir, je pense que nous pourrons dire adieu au Pôle pour toujours.

— Mais auparavant, dis-je un peu inquiet encore, il faudrait délivrer le ballon de l’aimant qui le retient. Et pour cela, comment faire ?

— C’est vrai, comment faire ? répéta-t-il.