Ses yeux se tournèrent un instant vers la longue pierre brune où des liens invisibles entravaient l’essor de notre machine.

— Je vais démolir les amortisseurs, reprit-il après avoir réfléchi.

— Je ne te le conseille pas, répondis-je. Attendons encore. Puisqu’ils nous ont rapporté le moteur, c’est qu’ils veulent bien nous laisser partir et ils doivent comprendre que cela nous est impossible tant que le ballon adhérera à l’aimant.

— Mais alors, pourquoi ne nous ont-ils pas délivrés tout de suite ?… Écoute, nous ne pouvons pas attendre leur bon vouloir ; le temps nous presse, il nous reste tout juste assez d’hydrogène… Et puis, s’ils allaient changer d’idée ? Ou si nous nous méprenions une fois de plus sur leurs intentions ?… Crois-moi, il vaut mieux sans plus tarder nous mettre à l’œuvre.

Avec des branches et de la terre nous édifiâmes une sorte d’échafaudage destiné à soutenir le ballon lorsque l’amortisseur de l’avant aurait été déboulonné. Cette opération fut longue et pénible. Nous en vînmes à bout cependant, mais, lorsque nous nous mîmes en devoir d’enlever l’amortisseur, il s’échappa de nos mains et alla de tout son long se coller sur la pierre brune. Le ballon oscilla, la poutre armée parut se ployer… Il y eut un léger craquement que suivit un long hurlement de douleur. Je fermai les yeux… Lorsque je les rouvris, notre échafaudage avait été écrasé comme un fétu, l’extrémité de la poutre métallique adhérait à son tour à l’aimant et Ceintras, que l’énorme masse avait entraîné dans sa chute, se débattait à plat ventre par terre en faisant de vains efforts pour dégager son bras gauche enfoui sous un amoncellement de décombres.

Par une chance extraordinaire le ballon, malgré la violence du choc, ne semblait pas avoir été endommagé. Mais, incliné en avant, il avait un aspect chaviré tout à fait lamentable, il évoquait l’idée sinistre d’une épave après un naufrage sans espoir. Et une fois de plus je me sentis accablé par le sentiment d’une puissance contre laquelle l’intelligence humaine n’est rien, ne peut rien.

Tandis que j’allais au secours de Ceintras, quelque chose me frôla légèrement. Attirés sans doute par ses cris, deux monstres venaient d’arriver. Ils se mirent aussitôt à converser en agitant ridiculement leurs bras trop courts. Et moi, comme s’ils avaient pu m’entendre, m’étant jeté à genoux devant eux, je les suppliais de nous venir en aide !

— Sales bêtes, ignobles bêtes ! hurlait Ceintras, le corps crispé par la souffrance et la colère.

— Tâche d’être calme et de te taire, suppliais-je.

— C’est facile à dire… Mais je souffre… oh ! je souffre, j’ai certainement un doigt écrasé…