— Plus intelligents, je n’en sais rien, mais ils le sont autrement. En tout cas, ils connaissent des choses que nous ignorons encore…
— Et ils en ignorent que nous connaissons depuis longtemps. En réalité, il existe un abîme infranchissable entre eux et nous. Et puis, tiens, regarde-les, absorbés depuis notre départ dans la contemplation stupide du moteur. Ce sont des brutes, de simples brutes, te dis-je, qui n’auront pour l’humanité qu’un intérêt scientifique et, pour nous, celui de la réclame qu’ils nous feront, quand la foule se pressera pour les contempler… au jardin d’Acclimatation !
Mon cœur, en vérité, se serra devant la probabilité de cette injustice. Certes, Ceintras avait résumé avec clairvoyance l’opinion des hommes à notre retour prochain : n’ayant pas connu les merveilles du monde polaire, ils n’admettraient pas de longtemps que ces singulières créatures fussent autre chose que des animaux… — Cependant, malgré le vent contraire, nous avancions à une assez bonne allure. Déjà les murailles de brume qui encerclent le territoire polaire devenaient plus proches. Dans quelques minutes allait disparaître l’obsession de cette fatigante clarté violette qui, même lorsqu’on ferme les yeux, persiste en taches lumineuses sous les paupières, et les deux monstres qui nous accompagnaient, laissant un univers dont on peut apercevoir les limites et compter les habitants, pénétreraient dans un autre univers dont l’étendue immense est peuplée d’êtres innombrables.
— Demain peut-être, dit Ceintras, nous nous demanderons si tout cela n’a pas été un pénible cauchemar.
— Mais les deux monstres seront là pour nous prouver que nous n’avons pas rêvé.
Il y eut un silence que je rompis brusquement :
— Écoute, Ceintras, si tu le veux, notre voyage, en effet, ne sera qu’un rêve. Tout se passera comme si ce monde n’avait jamais existé. Nous allons atterrir, déposer ces deux êtres, revenir sans eux chez les hommes et ne jamais parler de ce que nous avons vu.
— Tu es fou !
— Non, je ne suis pas fou, mais, ces créatures, que vont-elles devenir sous la lumière du jour, sous la chaleur du soleil, parmi des hommes qui finiront par comprendre, et qui viendront ici en masse ?… Et tu connais les hommes aussi bien que moi, tu sais quelles compagnes les suivront au Pôle : la cupidité, la discorde, la haine. Ils détruiront la splendide organisation, l’entente admirable de ce petit peuple ; ils troubleront tout, bouleverseront tout, pilleront tout. Et si ces êtres se révoltent, essayent de lutter, les hommes, répandant la mort après la ruine, les massacreront sans pitié jusqu’au dernier… Nous pouvons nous passer d’eux, ils peuvent se passer de nous… Crois-moi, ne nous faisons pas les complices conscients du plus effroyable des crimes.
— Tout ce que tu me dis est très juste et très beau, répondit Ceintras ; mais, étant donnés les progrès de la navigation aérienne, d’autres que nous accompliront sous peu à leur tour le voyage que nous fûmes les premiers à entreprendre ; et, puisque ce pays doit fatalement être bientôt connu des hommes, je suis disposé à ne céder à personne l’honneur de l’avoir découvert.