Je ne répondis pas. J’étais forcé de reconnaître en moi-même que, pour la première fois, Ceintras défendait son amour exagéré de la gloire avec les arguments irrésistibles de la raison… Et déjà quelques centaines de mètres à peine nous séparaient du gris sombre de la banquise. Plus pressé d’atteindre ce que nous considérions comme le salut définitif à mesure que nous en approchions, Ceintras actionna la pédale de l’accélérateur ; le bruit haletant du moteur se précipita au point de devenir une sorte de sifflement ininterrompu. Par les hublots nous vîmes, à la limite du monde polaire, une foule de monstres rassemblés comme pour nous contempler une dernière fois. Alors nos compagnons, s’étant penchés à la balustrade, poussèrent tous deux à la fois un cri perçant ; nous nous imaginâmes un instant qu’ils lançaient à leurs frères un suprême adieu ; mais, presque aussitôt, nous perçûmes une légère secousse, la poutre armée se balança et il nous fut facile de comprendre que nous n’avancions plus.

— Ils se sont moqués de nous, s’écria Ceintras tout blême, d’une voix rauque.

— Ils se sont moqués de nous, répétai-je machinalement…

— Ah ! mais… ah ! mais, ça ne se passera pas ainsi… Ils me le paieront cher…

Et, les lèvres écumantes, les yeux exorbités, Ceintras se jeta sur l’un des monstres dont il enserra le cou goîtreux dans l’étau de ses doigts. La bouche du supplicié s’ouvrit démesurément, de longs spasmes d’agonie secouaient son corps et jamais mieux que sous l’effet de la souffrance et de la peur, je ne vis une flamme vraiment humaine briller au fond des yeux d’une de ces créatures… L’autre monstre s’était réfugié en tremblant derrière moi, et, envahi soudain d’une instinctive pitié, je tentai d’implorer la miséricorde de Ceintras.

— Tu vois bien, tu vois bien que tu les soutiens, que tu t’entends avec eux contre moi ! ricana-t-il.

Il s’avança vers nous, menaçant, comme pour nous assommer à notre tour. Mais le monstre à moitié étranglé essayait de se remettre debout ; alors Ceintras revint vers lui, et, s’étant emparé d’un long couteau qu’il trouva dans la cabine, il tailla, coupa, déchira sauvagement… Quand le ballon eut atterri sur un aimant pareil à celui qui l’avait tenu captif durant près de trois semaines, Ceintras s’acharnait toujours sur un horrible tas de chair sanguinolente que des frissons agitaient encore par moments. Rapidement, j’aidai le deuxième monstre presque paralysé par l’effroi à franchir la balustrade. Mais, tandis que je débrayais les hélices et arrêtais le moteur à tout hasard, Ceintras, profitant de ce que j’étais occupé ailleurs, bondit à son tour hors de la nacelle, s’élança vers le monstre et ses congénères, et disparut à leur suite dans un souterrain qui s’ouvrait tout près de là.

CHAPITRE XIII
L’AGONIE DE LA LUMIÈRE

Je ne crois pas avoir tout d’abord ressenti trop fortement la désillusion. Bien souvent, dans mes courts sommeils, j’avais étrangement rêvé que tout notre voyage au Pôle n’était qu’un rêve, ou que nous pouvions en partir enfin… Puis venait l’atroce réveil, et j’avais à la longue quelque peu pris l’habitude de ces réveils-là… Ce faux départ cruel ressemblait en somme au début d’un de mes rêves familiers, et la réalité continuait, et elle ne me paraissait pas, dans l’état d’accablement physique et moral où je me trouvais, devoir continuer autrement que depuis notre premier atterrissage forcé au cœur du monde polaire.

Le paysage était à peu près le même ; seulement, c’était à présent à quelques pas du ballon que commençait la région du froid. Nous avions laissé le fleuve assez loin de nous, et tel que je le vis par la suite, plus étroit et très peu profond, il était là tout près de sa source, c’est-à-dire de la banquise. Une lépreuse végétation de gazons et de fougères avait peine à vivre dans ces parages et, déjà, par places, avant de se couvrir pour des lieues et des lieues d’un manteau de glace, la chair ocreuse du sol était nue. Lorsque la nuit polaire tomba, la température devint très basse. Je grelottai longtemps stupidement assis au seuil de la cabine. Mais ce fut, je pense, ce froid dont je n’avais pas souffert jusque-là qui me donna soudain le sentiment de ma nouvelle situation et de ma détresse. Alors me levant et jetant les yeux autour de moi j’aperçus la dépouille informe et sanglante du monstre assassiné…