Et Ceintras ?… Qu’était devenu Ceintras ?… A quels excès n’avait pas dû l’entraîner depuis quelques heures une démence à présent furieuse ? La rapide contemplation de quelques images qui se dessinèrent dans mon esprit à la suite de cette pensée suffirent à transformer mon abattement en colère. Je me persuadai à ce moment que tout le mal venait de Ceintras, que s’il n’avait pas été fou nous aurions pu nous entendre tôt ou tard avec les monstres. Il fallait se mettre à leur place : deux créatures d’une race inconnue leur apparaissaient, qui construisaient des machines, parlaient, se tenaient debout, connaissaient l’usage des vêtements et qui, par conséquent, devaient logiquement passer à leurs yeux pour raisonnables ; mais il s’était trouvé que, de ces deux créatures, l’une, frappée de folie, n’agissait plus selon la raison. Qu’en pouvaient-ils conclure sinon que dans notre espèce la raison n’existait en quelque sorte qu’à titre d’accident, imparfaitement et incomplètement, et que, par suite de cette infériorité, jointe à une brutalité incompréhensible, nous risquions de devenir pour eux des fléaux ? Hélas ! c’était en vain que j’avais tout tenté pour les rassurer ! La démence criminelle de Ceintras venait de détruire en quelques instants mon œuvre de patiente sagesse, et il n’était pas besoin de faire entrer en ligne de compte tout ce qu’il avait pu commettre depuis sa dernière disparition pour estimer que le plus faible espoir d’arranger les choses devait être abandonné désormais.

« Ah ! pensai-je, ma faute est d’avoir cru que les vieilles lois de pitié humaine méritaient d’être observées encore hors du domaine de l’humanité. Des circonstances nouvelles dictent des lois nouvelles, et la stricte raison me commandait d’immoler Ceintras, dès l’instant où sa folie m’était apparue comme inguérissable… Me plaçant en dehors de toute considération personnelle, j’aurais dû tuer un homme pour ne pas en condamner deux à la mort. Dans la misérable communauté que nous formions, Ceintras et moi, à côté de la communauté polaire, il eût fallu, profilant de l’exemple même que nos hôtes nous offraient, supprimer l’individualité inutile qui d’un moment à l’autre pouvait devenir néfaste. »

Là-dessus, comme s’il en avait été temps encore, je rentrai dans la cabine en quête d’une arme. Ceintras, pour donner suite à ses projets d’effroyable vengeance, avait emporté la boîte à cartouches avec son revolver… Mais le mien était encore muni de trois balles.

— Misérable, grondai-je férocement, cela me suffit pour ne pas te manquer !

Et, sans plus tarder, prenant la lanterne, je me dirigeai vers le souterrain.

Une galerie se perpétua longuement devant moi sans se diviser en embranchements, sans s’élargir en salles. Je devais avoir accompli trois kilomètres environ quand je trébuchai contre un monstre mort ; deux autres étendus côte à côte gisaient quelques pas plus loin ; et, à partir de ce moment-là, m’avançant avec l’intention de retrouver Ceintras, je n’eus véritablement qu’à suivre une piste de cadavres.

A mesure que je m’enfonçais vers le centre de ce monde souterrain, ils devenaient de plus en plus nombreux, et l’horreur de leurs blessures croissait avec le nombre ; il était manifeste que, de meurtre en meurtre, Ceintras avait atteint la suprême exaltation de l’ivresse sanguinaire. Souvent, après avoir abattu avec son revolver, plusieurs monstres, il s’était acharné sur eux avec son couteau… Les coups de feu presque toujours tirés à bout portant avaient défoncé les faces ; des lambeaux de chair pendaient comme des rubans rougeâtres au cou de quelques victimes, toutes droites dans un angle où l’assassin les avait acculées. Je n’oublierai jamais le globe oculaire de l’une d’elles, qui arraché de l’orbite, pendait au bout d’un nerf comme une perle énorme et pâle… Chancelant déjà devant cette atroce boucherie, je continuai ma marche avec peine au milieu de l’ombre que trouait faiblement ma lanterne ; et je m’entravais parfois dans les intestins d’un monstre éventré.

Combien de temps cela dura-t-il ? Le jour parut soudain et, un peu plus tard, je commençai à entendre quelques détonations que les échos des couloirs et des salles répercutèrent à l’infini. Un instant j’hésitai à poursuivre ma route, puis je compris ce qui se passait : Ceintras, inlassablement, continuait la tuerie !

Tant d’affreuses visions n’avaient fait qu’accroître ma colère. Sans prendre garde à la fatigue, j’allai, j’allai toujours, m’orientant de mon mieux à l’aide du bruit des détonations qui résonnaient de plus en plus prochaines. Le jour favorisait ma marche et l’idée que j’arrivais en justicier ranimait mon courage. Oui, je tuerais Ceintras, parce que c’était mon devoir de le tuer ; je me promettais même de m’acharner sur son cadavre comme il l’avait fait sur ceux des monstres, de m’acharner longtemps, afin que le peuple du Pôle eût connaissance de mon acte… Et ce n’était pas une lâcheté, le désir d’être épargné par la suite qui m’entretenait dans ce dernier dessein, c’était l’orgueil de montrer à nos hôtes que les hommes pouvaient tout de même se comporter selon la justice.

Pensées de fiévreux et de malade, évidemment ! Il n’en est pas moins vrai qu’au moment où elles se présentèrent à moi, elles me parurent dictées par la plus rigoureuse logique.