J’étais plein de cette idée de « réparation » nécessaire et j’eus comme une sorte de chagrin à constater que les premiers monstres vivants qui m’apparurent fuyaient à mon approche en poussant de véritables cris d’horreur. Mais, d’autre part, leur vue me procura un sincère soulagement ; depuis des heures que je ne rencontrais que des cadavres, j’en étais presque à croire que j’arrivais trop tard, que la rage furieuse de Ceintras avait transformé les souterrains du monde polaire en une immense nécropole.
Brusquement, après une nouvelle série de détonations, le jour s’éteignit… Il réapparut un instant vacillant, incertain, en lambeaux de clarté violette qui flottèrent contre les voûtes de la galerie où je courais à perdre haleine, et au bout de quelques instants s’éteignit de nouveau. Il me semblait que je venais d’assister à la dernière convulsion de la lumière agonisante et qu’à présent la lumière était morte. Il n’y avait pas deux explications à cette disparition anormale et prématurée du jour : Ceintras avait tué le vieux monstre de la tourelle, puis son compagnon. Et la machine, privée de l’intelligence directrice, s’était arrêtée… Avec une admiration douloureuse je me rappelle avoir imaginé, dans l’éclair d’une seconde, les deux monstres qui, voyant la mort s’approcher en abattant leur race autour d’eux, n’en avaient pas moins été fidèles à leur tâche jusqu’au bout, jusqu’à ce que la mort les frappât à leur tour, sans chercher à fuir, sans même se croire héroïques, et restant là seulement pour se conformer aux injonctions d’un obscur et séculaire devoir.
Je rallumai ma lanterne, j’avançai encore et je débouchai dans une grande salle. C’était celle même où avaient siégé le vieux monstre et son compagnon, et je reconnus confusément la tourelle, les machines et la grande bielle éblouissante à présent immobile. Une balle siffla à mes oreilles : je venais de rejoindre Ceintras. En même temps, ma lanterne épuisée s’éteignait… Attendant une occasion de tuer la brute à coup sûr, j’allai me blottir dans un coin.
Je n’avais plus autour de moi que l’ombre, l’ombre pleine d’une fade et écœurante odeur de sang, l’ombre hantée de meurtre et d’épouvante. J’aurais souhaité que tous mes sens fussent anéantis et j’avais de mes deux mains couvert mes yeux et mes narines. Puis à un grouillement, à des chuchotements éperdus, je compris soudain que les monstres revenaient en nombre. Que se passait-il ? Si étrange que cela puisse paraître, je ne crois pas qu’ils aient eu à aucun moment le dessein de résister à Ceintras, sans doute parce qu’ils se sentaient absolument sans défense contre l’objet meurtrier que celui-ci tenait à la main ; sans doute même ne concevaient-ils pas très clairement que la fuite aurait pu les sauver. Il est probable que, plus que tout, la pensée que l’ordre de leur monde était troublé leur paraissait insupportable, et qu’ils arrivaient, coûte que coûte, pour tenter de remettre en marche la machine à fabriquer le jour. En tout cas, lorsque j’eus démasqué mes yeux, la nuit fut devant moi toute pointillée de leurs prunelles ; je ne voyais pas les monstres, je ne voyais rien, — rien que ces petites taches de lueur verdâtre et phosphorescente disséminées deux par deux çà et là. — Ceintras allait, venait, et le bruit de ses pas lourds et brutaux d’homme retentissaient étrangement. Les coups de revolver se faisaient rares ; avec une impitoyable logique de dément, voulant anéantir une race, il ménageait ses munitions ; mais il continuait le massacre au moyen de son couteau ; de temps en temps, il s’arrêtait ; j’entendais le bruit flasque et mou de son poing armé contre la gorge d’un monstre et aussitôt, regardant du côté de ce bruit, je voyais se troubler puis s’éteindre deux des prunelles lumineuses éparses dans l’obscurité.
Et, malgré tout, je ne tuai pas Ceintras !… Lorsque l’occasion de le faire s’offrit quelques minutes plus tard, lorsqu’il passa tout près de moi, me frôlant presque, je sentis le revolver s’échapper de mes mains et je n’eus plus la force que de pleurer, en meurtrissant mon front contre la terre…
Des heures passèrent… Avais-je dormi, étais-je resté anéanti de désespoir et de lassitude ? Je ne sais… Ceintras avait quitté la salle ; j’ai conscience que des monstres s’en allèrent rapidement au premier mouvement que je fis : peut être m’avaient-ils cru mort ?… Je me levai en chancelant et j’allai droit devant moi, au hasard. Enfin, au bout d’une galerie, je vis se découper un carré de ciel où luisait une grande étoile… Non ! les Rois Mages ne durent pas éprouver une aussi délirante joie à l’apparition de l’astre qui leur annonçait la naissance de l’enfant de Bethléem ! Je courus, je bondis vers elle comme si elle eût été le salut. Ah ! la douceur de l’air pâle et pur sur mes yeux et sur mes lèvres…
J’étais devant la colline, tout près de notre ancien campement… Ce ne fut que longtemps après que je me mis en route pour retrouver le ballon en remontant le cours du fleuve. Il est dans la plus lamentable des âmes humaines tant de ressources que je me surprenais encore par instant à faire des projets : je pensai à racler sur le premier aimant la substance isolante qui avait rendu la veille une illusoire et brève liberté à notre ballon, et à la transporter sur l’aimant qui le retenait captif à l’heure actuelle… Alors, laissant là Ceintras sans pitié ni remords, je tenterais de revenir tant bien que mal chez les hommes… Mais je dus renoncer à cette idée : la liqueur rougeâtre s’était desséchée, écaillée, racornie en fines lamelles que le vent avait pour la plupart balayées et dispersées ; du reste les fragments que j’en retrouvai me parurent absolument insolubles dans l’eau, et je n’aurais pu par conséquent les utiliser même si j’en avais possédé une quantité suffisante. Mon espoir se bornait désormais à revenir ultérieurement sous la terre et à m’emparer de quelques outres de la précieuse liqueur ; mais on comprend que j’étais trop lassé et troublé pour mettre immédiatement ce projet à exécution.
Je soutins mes forces comme je pus, en buvant un peu d’eau et en mangeant un reste de biscuit retrouvé au fond d’une poche. Je dormis dans le bosquet, au pied de la colline, après avoir amoncelé des fougères sur moi pour échapper en me cachant aux représailles possibles du peuple du Pôle… J’étais misérable comme un animal poursuivi par des hommes. Je me rappelais un lion qui, dans une ville de province où j’étais passé jadis, s’échappa d’une ménagerie et fut abattu sous mes yeux, après avoir fait plusieurs victimes… Oui, quand la bête épuisée et grondante vit s’avancer vers elle deux hommes épaulant leurs fusils, elle comprit indubitablement ce qui l’attendait, et tressaillit en proie à une terreur vague et formidable du châtiment… A vrai dire, c’était mon compagnon qui avait semé le carnage dans la cité polaire, mais il y avait bien des chances pour qu’on se souciât peu de faire la différence entre lui et moi…
Je m’éveillai en sursaut, avec le sentiment très net que je venais d’échapper à un danger, que la mort m’avait frôlé sans m’atteindre : un bloc énorme de rocher roulait encore en face de moi, entraîné par la vitesse acquise sur la pente. Je me retournai et j’aperçus Ceintras qui, accroupi au sommet de l’éminence, se disposait à précipiter un autre rocher dans ma direction. Je bondis, le revolver braqué. Il prit une attitude piteuse, puis ricana bestialement.
— Malheureux ! m’écriai-je en étreignant ses poignets pour l’immobiliser.