Je me tus. Je comprenais l’inutilité momentanée de toute parole, la vanité de tout reproche. Me regardant avec des yeux dilatés par l’effroi il murmura quelque chose comme : « Vous me faites mal… » Puis, lorsque j’eus desserré l’étau de mes mains :

— Qui êtes-vous ? me demanda-t-il.

Il ne me reconnaissait plus ! Je lui parlai, en usant de toutes mes forces de persuasion, du ballon, du Pôle, de notre expédition, je prononçai son nom et le mien à plusieurs reprises… Peine perdue !

— Vous n’y êtes pas, me répondit-il avec beaucoup de calme. J’ai en effet connu M. Ceintras, dans le temps, mais il y a belle lurette qu’il est mort… Moi, je suis chargé par l’Angleterre de conquérir ce pays, et hier j’ai livré victorieusement une grande bataille… Mes soldats fatigués dorment dans la plaine…

Puis, soudain méfiant :

— Dites donc, dites donc… pas de blagues !… Ne venez pas contrecarrer mes projets… Tenez : un conseil, mêlez-vous de ce qui vous regarde… Sinon, je vous fais fusiller comme espion ; je n’ai qu’un ordre à donner… Ça ne traînera pas.

— Ceintras, mon pauvre ami… Écoute-moi, souviens-toi…

— Ma mission est civilisatrice et humanitaire. Ces gens-là ignoraient l’usage du soleil, je vais le leur apprendre. Hein ? concevez-vous ce degré de barbarie ?… Ils ignoraient l’usage du soleil !

Longtemps il divagua de la sorte. Je pris le parti de ne plus le contredire. Au bout d’une heure de marche, comme nous étions à peu près au tiers de notre route, le jour polaire apparut. Ainsi les crimes de Ceintras n’avaient pas été irréparables. Le peuple du Pôle, si cruellement éprouvé, s’était remis à l’ouvrage sans perdre de temps, après n’avoir peut-être compté ses morts que pour se rendre compte des vides à combler… Ce fut pour moi une heureuse surprise : ce jour monstrueux, qui jadis avait été pour nous une cause de terreur et d’angoisse, je l’attendais à présent comme un libérateur. Et je dois dire qu’après ce qui s’était passé je n’espérais guère le voir revenir de si tôt.

Tandis que le sol se recouvrait, autour de nous, de son voile lumineux et violet, Ceintras s’arrêta soudain dans l’attitude d’un homme qui se souvient ou cherche à se souvenir. Ce phénomène, qui nous était à la longue devenu familier le rendit au sentiment de la réalité ; il oublia son calme glorieux de conquérant imaginaire et fut repris par la fureur ; du moins, cette fureur il ne la concevait pas à propos de chimères : c’était une amélioration redoutable mais évidente de son état mental.